J'ai vraiment du mal à trancher : long pensum boursoufflé ou film à thèse plutôt original ? Certainement un peu des deux, ça dépend des moments. Le postulat de base : l'Amérique contemporaine est comme la Rome décadente. On ne saurait être plus d'accord. Du coup, Coppola affuble ses personnages de noms anciens (Catilina, Cicéron...) et revisite la morphologie de New York à coups de colonnes romaines. Une élite outrageusement corrompue tire les ficelles tandis que la plèbe n'attend qu'un populiste pour s'enflammer. Le parallèle est vite fait avec les USA d'aujourd'hui, évidemment. Les monstres à visage humains renvoient à autant de personnalités connues qu'on aimerait voir disparaître des écrans au point d'envisager de se priver durablement desdits écrans. Jusque là, c'est plutôt marrant. Après, il s'agissait de ne pas se complaire dans le pessimisme sans issue, si bien que Coppola a imaginé un Catilina visionnaire (certainement son propre reflet), architecte mégalo qui rêve la ville du futur, où chacun aurait son petit jardin. Un locus amenus technologiquement compatible, où l'on glisserait d'un endroit à l'autre sur des tapis roulants scintillants et où les lignes courbes remodèleraient les espaces collectifs. Autant dire une insulte à l'ordre établi, fondé sur des promesses de démocratie et une police aux ordres. Jusque là, ça pourrait passer pour de bonnes idées. Proposer aux Américains un miroir de leur société en établissant un parallèle avec un empire à deux doigts de s'effondrer, ça pourrait éventuellement produire un électrochoc. Je n'y crois pas un instant. De toute façon, "ce à quoi on résiste persiste", si bien que ce film risque davantage de brouiller Coppola avec l'opinion publique ivre de jeux du cirque que de provoquer des prises de conscience soudaines et salutaires. Mais bon, reste le traitement avant-gardiste (ou pas, d'ailleurs) de cette histoire relevant de la tragédie classique (plus ou moins). C'est que le réalisateur nous livre là une œuvre extrêmement riche, stylisée à l'extrême, innovante parfois, engagée, même assez naïvement, révolutionnaire à sa façon, avec une image au diapason de son propos prétendument subversif. Ça pourra sembler rafraichissant à certains, mais, bizarrement, ça m'a plutôt pompée. Déjà, j'ai une aversion affirmée pour le split screen, depuis le Hulk d'Ang Lee. On ne voit rien de décisif, pour aucune bonne raison, dans ce genre de procédé. Après, ça a certainement ses admirateurs, mais en ce qui me concerne, ça relève du ratage systématique. Ensuite, en raison de la construction de l'histoire, les personnages sont réduits à des archétypes. La fille du maire est une jetsetteuse, l'horreur absolue, qui retourne casaque et montre des trésors d'idéalisme sous ses apparences futiles. L'occasion pour le réalisateur d'aligner de jeunes filles en lamé moulant jusqu'à l'indigestion. On ne sait jamais si c'est pour dénoncer l'union du phasme et du phoque, mais ça me semble quand même suspect. Après, il y a la débauche d'un luxe particulièrement pompier pour illustrer la corruption des âmes. Ça correspond à un vrai trait de caractère des nouveaux puissants, peu avares de clinquant, mais pour ma part, je n'aime pas du tout passer du temps dans leur environnement vicié, même sur un écran. Du coup, j'ai passé toute la longueur du film à attendre impatiemment d'en être libérée et de retourner dessiner au jardin. Enfin, il y a l'omniprésence à l'image de Catilina, sous les traits particuliers d'Adam Driver, entre tourmenté et ravi par ses visions d'avenir, alternativement, et j'ai fini par me lasser de ces va-et-vient incessants, rehaussés par le dévouement aveugle de sa jeune femme, tout acquise à sa cause idéaliste. Finalement, au milieu de ces immondices morales galopantes, les Américains nous referaient-ils le coup des valeurs familiales comme unique planche de salut ? Après avoir posé des enjeux civilisationnels ambitieux, ça finit sur un nourrisson et des beaux-parents subjugués ? Autant dire flop, malgré ce postulat stimulant qui confère à Catilina la maîtrise du temps. En résumé, je suis certainement passée à côté de la portée visionnaire de ce film, ou alors il est uniquement destiné à un public américain dont je ne partage pas la culture, mais il me faut avouer que certaines fulgurances ne m'ont pas laissée indifférente, et que, au final, le message militant en faveur d'un idéalisme à réhabiliter absolument peut sembler salutaire, d'une certaine façon. Bref, impossible de démêler avant et arrière-garde dans cette œuvre ambitieuse ou boursoufflée, selon les goûts, et, au bout du compte, c'est encore la réalité qui s'avère la meilleure des fictions en matière de radicalisation des extrêmes.