Je vois davantage ce film comme une expérience immersive qui joue avec les codes du 7e art de manière audacieuse plutôt qu’un vecteur d’émotion. Pour moi, Memento est au cinéma ce que les l'univers de Julius Corentin Acquefacques est à la bande dessinée. Une œuvre qui utilise les codes de son média pour proposer un concept original : je pense par exemple au tome Le Décalage de Marc-Antoine Mathieu, qui joue habilement avec les codes du 9e art pour nous proposer une BD qui n’a ni début ni fin, où l’histoire forme une boucle sur elle-même. (De la couverture à la 4e de couverture, tout est utilisé pour nous faire vivre cette expérience.)
Dans Memento, je trouve qu’on est dans la même idée avec les codes du cinéma : on vit une expérience temporelle unique avec un film où les séquences sont tournées à l’envers et où l’on découvre l’intrigue jusqu’au dénouement en suivant un personnage ayant des troubles de la mémoire. Quand on commence à comprendre le concept au fil de l’avancement de l’histoire, ça devient jouissif : j’aime particulièrement la scène où Leonard boit une bière devant un homme hilare sans qu’on comprenne pourquoi, avant qu’on ne découvre à la séquence suivante qu’il y a craché un énorme mollard.
Si le concept marche aussi bien, c’est aussi grâce à ce de trouble de la mémoire immédiate qu’a Leonard : on se retrouve à douter de tout comme lui. C’est un des films où, pour le coup, je ne regrette pas d’avoir découvert la révélation finale au moment du visionnage : d’habitude, je n’ai rien contre les spoilers, mais le fait de comprendre le concept du film lors du visionnage et de chercher à résoudre ce casse-tête a participé à mon appréciation de celui-ci. Memento est l’un des films que j’ai vus qui m’a demandé une implication non pas émotionnelle mais ludique pour la résolution de son puzzle : pour moi, c’est le film que j’ai vu qui se rapproche le plus d’un jeu vidéo. Un "vidéo-jeu". Le fait d’avoir rendu le personnage amnésique, c’est une tricherie géniale. Ça permet une immersion totale dans le concept. Ce film me fait un peu penser à un tableau d’Escher où certains traits ont été effacés pour nous plonger dans une perspective étrange.
Je finirai cependant sur un point noir : la révélation du personnage de Sammy, qui serait potentiellement une autre identité que celle de Leonard. Pour moi, cette révélation est de trop : le climax du film se suffisait à lui-même. Leonard est, dans le pitch, un personnage amnésique, et non un personnage psychotique avec un dédoublement de personnalité : cette révélation semble superflue et, pour moi, n’ajoute rien au personnage. Elle semble presque être un rajout de dernière minute ! Pour moi, le film reste tout aussi bien, voire mieux, sans qu’on apprenne que le personnage a tué sa femme par inadvertance. Le reste des révélations suffisait à expliquer ses motivations.
Mais en bref, une très bonne expérience.