L'un ne se souvient plus, l'autre se souvient trop. De ce film relatant la rencontre de Saul atteint d'amnésie, et Sylvia (coeur sur Jessica Chastain), dont on devine rapidement le passé traumatique, on aurait pu attendre le cocktail pathos, épreuve et résilience. Rien de tout ça. On échappe à la psychologisation à outrance par une écriture fine et sensible.
Michel Franco nous fait confiance en nous laissant attraper les quelques minces indices sur la vie des personnages pour nous faire une idée de ce qui les habite. Sylvia verrouille les portes, demande un réparateur femme, empêche sa fille de sortir... Le trauma ronge et contamine tout ce qui l'entoure, jusqu'au spectateur lui-même. Tout devient une potentielle menace. On doute, on s'inquiète, on se rassure. On se perd aussi.
En sortant du film, j'ai entendu une personne dire "pendant toute la première partie, j'étais persuadée qu'Olivia était son amante et non sa soeur". L'inceste est déjà là avant même la scène de révélation (scène bouleversante au passage).
J'aime cet accès au réel traumatique le plus brut tout en laissant la place au fantasme, à savoir le filtre quasi paranoiaque que Sylvia installe entre le monde et elle. Ya du Freud dans le texte, clairement.
Saul, lui, parvient progressivement à percer la bulle. Ça crée d'ailleurs selon moi l'une des plus fortes et troublantes scènes de sexe vu au cinéma ces derniers temps.
Aucun manichéisme dans ce film donc. C'est en se défendant de la violence des hommes dans sa vie que Sylvia devient elle aussi dominatrice et controlante, limitant les faits et gestes de sa fille. L'emprise est partout. Également dans le rôle du frère de Saul qui, souhaitant protéger son frère, restreint ses libertés. Les questions éthiques emergent sans jamais que le film ne les tranche.
A la fin, c'est la tendresse qui gagne mais difficile de parler d'une happy end tant l'avenir des personnages reste sombre et incertain. C'est toutefois l'attachement de ces deux écorchés qui laisse entrevoir la possibilité d'une reconstruction, ou du moins d'un appui dans l'existence pour affronter aussi bien les oublis que les revivicences.