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Pauvre Mickey
Loin des sous-sols étouffants de Parasite et de sa soif de dignité, Mickey 17 nous plonge dans l'immensité glaciale de la science-fiction. Avec, pour interprète, Robert Pattinson dans le rôle de...
le 13 mars 2025
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Dès ses premiers plans, Mickey 17 impose une sensation rare, presque physique, celle d’un monde qui ne cherche pas à séduire mais à user lentement ceux qui l’habitent. Le film ne s’ouvre pas, il s’installe. Il fait peser son dispositif comme une évidence déjà trop lourde, un futur si administré qu’il a perdu jusqu’au luxe de la menace spectaculaire. Rien n’y est véritablement neuf, tout semble déjà consommé par avance. On comprend très vite que l’enjeu n’est pas tant la survie que la répétition, non pas la conquête mais l’assignation, et que le cœur du film battra ailleurs que dans les promesses habituelles de la science-fiction.
Le principe narratif est connu mais rarement traité avec une telle sécheresse affective. Mickey est un corps remplaçable, un homme dont la mort n’est qu’un incident de procédure. À chaque disparition correspond une nouvelle version, imprimée, remise en circulation, avec ses souvenirs sauvegardés comme un fichier mal rangé, jamais totalement fiable. Bong Joon-ho filme cette condition avec une précision presque cruelle, refusant toute emphase tragique. La mort n’est pas spectaculaire, elle est fonctionnelle. Elle arrive hors champ, dans un cut net, parfois dans un simple changement de plan, comme un bug corrigé à la volée. Ce refus du pathos est l’un des gestes les plus forts du film, et sans doute ce qui en constitue la première partie la plus stimulante. Là, Mickey 17 interroge frontalement la valeur d’une vie quand elle devient reproductible, la dignité d’un corps quand il n’est plus unique, la responsabilité morale d’un système qui a remplacé le risque par la redondance.
La mise en scène épouse cette logique avec une rigueur presque clinique. Les cadres sont souvent frontaux, les mouvements de caméra rares et calculés, comme si le film refusait lui-même toute effusion inutile. La profondeur de champ est fréquemment écrasée, enfermant les corps dans des espaces qui semblent déjà les précéder et les survivre. La lumière, blafarde, industrielle, écrase les visages plus qu’elle ne les éclaire. Les décors paraissent conçus pour durer éternellement, sans patine ni mémoire, ce qui rend d’autant plus absurde l’idée de l’archivage des consciences. Tout concourt à produire une sensation d’épuisement moral, une fatigue sourde qui n’est jamais explicitée mais qui suinte de chaque plan. J’ai rarement ressenti avec autant de netteté cette impression d’être prisonnier d’un monde qui fonctionne trop bien.
Robert Pattinson, dans un registre faussement effacé, trouve ici un terrain idéal. Son jeu n’est jamais démonstratif, il se déploie dans les micro-variations, dans une manière de regarder, de se tenir légèrement de travers, comme si chaque version de Mickey portait en elle un infime défaut d’impression, une anomalie presque imperceptible. Le film joue finement de cette ambiguïté, sans jamais appuyer ses effets. On croit voir le même homme, mais quelque chose cloche toujours, un décalage minuscule, presque inconfortable, qui finit par devenir le véritable moteur émotionnel du récit. C’est là que Mickey 17 touche juste, lorsqu’il suggère que l’identité ne se transmet pas intacte, qu’elle se fissure à force d’être copiée, qu’elle s’altère dans l’exactitude même de sa reproduction.
Puis, insensiblement, le film se déplace. À mesure que l’intrigue s’ouvre à la question des créatures autochtones de la planète colonisée, le récit se dilate, s’alourdit. L’attention portée au rapport entre humains et animaux, thématique chère au cinéaste, prend une place de plus en plus envahissante, au point de déséquilibrer l’ensemble. Non que ces scènes soient mal filmées ou dénuées d’intérêt, mais leur insistance finit par appauvrir un film qui avait esquissé auparavant une pluralité de pistes autrement plus vertigineuses. Là où Mickey 17 semblait vouloir penser simultanément le capitalisme de la chair, la bureaucratisation de la mort et la dilution du sujet, il se recentre soudain sur un axe moral plus lisible, plus appuyé, presque didactique.
Le rythme en souffre. Les plans s’étirent, le découpage se fait moins nerveux, moins incisif, comme si le film hésitait désormais entre la fable écologique et la satire existentielle. Cette hésitation n’est pas sans charme, mais elle engendre une forme de stagnation. On sent le récit perdre en densité ce qu’il gagne en clarté. Personnellement, j’ai éprouvé une légère frustration devant cette dérive, l’impression que le film renonçait à une complexité plus trouble au profit d’un discours plus frontal, plus consensuel. La colère politique de Bong Joon-ho, habituellement si acérée, se fait ici plus sage, presque confortable, comme contenue dans un cadre qu’elle n’ose plus fissurer.
Pour autant, Mickey 17 ne s’effondre jamais. Il conserve une tenue, une intelligence formelle, une capacité à produire des images qui résistent à l’usure du récit. Certaines scènes, notamment celles où plusieurs versions de Mickey coexistent, retrouvent une puissance presque absurde, flirtant avec un humour noir discret mais ravageur. Le montage y redevient incisif, la mise en scène joue à nouveau sur la confusion des corps et des statuts, rappelant que le film est d’abord une réflexion sur la remplaçabilité comme horizon politique et intime, plus que comme simple motif de science-fiction.
La musique, utilisée avec parcimonie, accompagne ces mouvements sans les souligner. Elle surgit souvent là où on ne l’attend pas, créant un léger décalage émotionnel, comme un rappel ironique que ce monde fonctionne selon une logique qui nous échappe. Rien n’est jamais totalement appuyé, même lorsque le film semble s’appesantir. C’est peut-être là sa limite et sa qualité. Mickey 17 préfère parfois insister que creuser, répéter que déplier, mais il le fait avec une honnêteté de regard qui force le respect.
Mickey 17 avance ainsi comme une œuvre légèrement désaxée, consciente de ses propres bifurcations, parfois trop insistante, parfois étonnamment audacieuse. Bong Joon-ho ne signe pas ici son film le plus tranchant, ni le plus dense, mais peut-être l’un de ses plus inconfortables, parce qu’il accepte de ne pas tenir toutes ses promesses, de laisser certains motifs se dissoudre quand d’autres prennent trop de place. Cette inégalité n’est pas qu’un défaut, elle est aussi le symptôme d’un film qui refuse la ligne droite, qui préfère l’exploration maladroite à la démonstration impeccable. Mickey 17 n’achève pas ses idées, il les expose, parfois jusqu’à l’usure, parfois jusqu’à l’abandon. Et dans cette façon un peu bancale de regarder un homme mourir encore et encore sans jamais vraiment disparaître, le film trouve malgré tout une justesse singulière : celle d’un monde qui ne sait plus très bien quoi faire de ses individus, sinon les recycler en silence.
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le 6 janv. 2026
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