Sur une route écrasée de soleil, un van roule lentement dans la chaleur vibrante. À son bord, Mickaël (Félix Moati) et Laëtitia (Vimala Pons) vivent au jour le jour, sans adresse, dans un mouvement continu que l’on devine moins choisi que nécessaire, comme un mode de protection, un retrait plus qu’une fuite. Lorsqu’un homme en panne sur le bas-côté les interpelle, ils s’arrêtent naturellement. Le moteur relancé signe l’arrêt du leur, rompant le fil de leur route, première faille d’une blessure bien plus béante qui commence à s’effriter. Vincent (Ramzy Bedia) le dépanné devient dépanneur, lui qui propose au couple et ses enfants de s’installer dans le jardin de la maison familiale qu’il occupe avec sa fille Théa (Saül Benchetrit), le temps que la réparation du van soit actée. Même s’il semble en attente de quelque chose, cette décision n’est pas un bouleversement, ce n’est même pas une vraie rencontre. Plutôt une lente mise en présence, un glissement à peine perceptible entre deux formes de solitude, l’une organisée autour du repli, l’autre figée dans le chagrin.
Ce que Baya Kasmi filme dans Mikado, ce n’est pas un choc entre deux mondes mais la manière dont ils se frôlent, souvent sans se comprendre, parfois sans se voir. La maison de Vincent est à l’image de son résident principal : un point d’équilibre supposément calme et équilibré mais potentiellement instable – notamment par l’ambiance de deuil qui persiste depuis le décès de son épouse -, un entre-deux qui permet à chacun de faire un pas de côté. Les enfants en particulier ne sont jamais le centre du récit mais c’est leur présence discrète qui en déplace peu à peu les lignes. Ils traversent les plans, influencent les gestes, dessinent des tensions sans les nommer. Nuage (Patience Muchenbach), l’aînée, porte en elle ce trouble silencieux. Elle regarde les livres de Vincent avec un mélange de curiosité et de distance, aperçoit un collège de loin, croise des adolescentes de son âge et sans l’exprimer commence à désirer ce monde auquel elle n’a jamais eu accès. Ce n’est pas un rejet de sa famille ni une adhésion naïve à la norme, simplement une possibilité qui s’ouvre, un regard qui change, une envie qui prend forme. Cette bascule ne s’impose jamais comme une évidence ; elle émerge lentement sans qu’on sache vraiment à quel moment le mouvement a commencé. Une scène cristallise cela avec beaucoup de justesse : Nuage, cachée derrière un livre, observe Vincent corriger ses copies. Elle est là, au centre du cadre, parfaitement visible pour nous mais il ne la voit pas. Ce n’est pas une exclusion brutale mais un oubli diffus, presque naturel. Un peu plus tard, lorsqu’il s’effondre sur le canapé après une dispute avec sa propre fille, elle s’approche de lui, tend la main sans le toucher dans un geste suspendu comme un souffle. Kasmi capte ce type de moments avec une sensibilité remarquable, sans les forcer, sans les souligner. Nuage traverse le récit comme un fantôme, une présence trouble mais active dont le prénom lui-même semble inscrire sa condition dans la matière même du récit.
Lire le reste de la critique ici : https://onsefaituncine.com/critique-mikado-a-bout-de-route/