Jusqu'ici plus belle découverte du cycle Dmytryk que j'ai entamé il y a quelques mois et que je ne risque pas d'arrêter en si bon chemin, "Mirage" reflète bien l'obsession de cet auteur sous-estimé, qui fit partie des "Dix d'Hollywood", pour des personnages dont le déséquilibre ou la confusion psychologiques en viennent parfois à contaminer le récit (cf. notamment le tueur de femmes de "L'homme à l'affût", l'officier nazi des "Enfants d'Hitler", le commandant supposé inapte d'"Ouragan sur le Caine" ou le mari trompé qui séquestre l'amant de sa femme dans "L'obsédé", pour citer quelques-uns de mes préférés).
Ici, le protagoniste incarné par Gregory Peck réalise peu à peu qu'il est victime d'une amnésie ayant effacé deux ans de sa vie et d'emblée le film, via une fantastique scène de blackout dans un immeuble de bureaux qui se terminera par la découverte du corps d'un suicidé sur le trottoir, nous plonge dans un univers kafkaïen où des connaissances qu'il pense côtoyer toutes les semaines agissent comme s'ils ne l'avaient plus vu depuis longtemps, où des sous-sols d'immeubles disparaissent du jour au lendemain, où des hommes armés (dont un inquiétant George Kennedy) appartenant à l'organisation d'un mystérieux "Major" le menacent pour des raisons qui lui échappent tandis que les cadavres commencent à s'empiler sur sa route, et où une femme rencontrée dans les bureaux de la société de comptabilité où il pense à tort travailler semble bien le connaître alors qu'il ne l'a jamais vue (la trop rare Diane Baker, toujours idéale dans la duplicité qu'elle soit réelle ou apparente, dont je reparlerai pour "La meurtrière diabolique" de William Castle).
On pense pas mal au génial "Charade" de Donen sorti deux ans plus tôt et au futur "Arabesque" de ce dernier (la BO étonnamment Mancini-esque de Quincy Jones aidant), mais son noir et blanc contrasté entre abstraction des lignes et jeux de lumière évocateurs confère à "Mirage" une aura paranoïaque et fataliste toute particulière, proche pourquoi pas du meilleur de Frankenheimer (plutôt "L'opération diabolique", qui verra le jour l'année suivante, qu'"Un crime dans la tête" disons) ou du "Diabolique Docteur Mabuse" de Fritz Lang resté aux portes de ce classement #600favoritefilms, atmosphère joliment tempérée par le personnage de détective débonnaire et inexpérimenté de l'inimitable Walter Matthau, d'abord seul à prêter crédit aux élucubrations de David Stillwell (Peck).
Un thriller qui fait du trauma le moteur de son scénario brillamment alambiqué, pour un résultat intrigant, tendu et d'une violence psychologique implacable sous ses apparences faussement décontractées et décalées de petit théâtre de l'absurde.