Miséricorde
6.8
Miséricorde

Film de Alain Guiraudie (2024)

Le cinéma français s’est paré en 2024 d’une nouvelle œuvre d'Alain Guiraudie, réalisateur français dont il me semble l’intérêt vient de contexte de sa vie, et de sa géographie que le jury de La Fémis qualifié dans Le Concours, de désert culturel. Épargné donc par ce dédain bourgeois parisien, il a grandi dans une famille d’agriculteurs dans une assez petite ville du sud-est de la France. Il a aussi clairement assumé son homosexualité. N’ayant aucunement été assidu sur le travail de M. Guiraudie, *Miséricorde* est un sursaut rafraîchissant de ma culture cinématographique française. À vrai dire, je l’ai même vu relativement au hasard, dans une salle de Corrientes à Buenos Aires, après l’annulation de ma séance d’Une Vie rêvée (Mirgan Simon, 2025). Je me plonge donc dans l’univers du réalisateur avec ce film nommé aux César dans la catégorie du meilleur film français.


Adapté de son propre roman de 2021, Rabalaïre, le film se déroule dans le sud de la France, entre Millau et Toulouse, dans le village fictif de Saint-Martial (Sauclière). Un citadin toulousain revient ainsi dans son village d’enfance et se confronte aux visages et aux lieux du passé, ruines qui turlupine dès lors l’esprit et les entrailles pervers de notre personnage principal, Jérémie Pastor. N’étant pas la bienvenue dans la maison de la mère de son ami d’enfance, qui, dans ses menaces crescendo, lasse Jérémie et déclenche une bagarre dans la forêt. Et c’est ainsi qu’au beau milieu du film, Jérémie assassine crûment son ami d’enfance.


Le rythme de l’œuvre est en général lent, témoignant sûrement d’une manière de filmer le rythme rural ; il nous plonge dans un drôle de village composé d’à peine quatre habitants, d’une forêt presque enchanteresse et de personnages drôlement ambigus. Le film est étiqueté comme film policier, ou comédie dramatique, ou alors comédie noire, ou même film homo-érotique. Finalement, je pense que le film, c’est tout cela et rien à la fois. Étant novice de la filmo de Guiraudie, j’ai été en effet perdu par le manque de cohérence narratif, cependant contrasté par une tendance générale naturaliste de la mise en scène. On nous parle du manque de médecin et de boulangeries, des villages environnants, des agriculteurs, de la mort des gens et de la mort des choses, tout ça avec des plans fixes, des dialogues vraisemblables, des décors… somme tout normaux.


La grande interrogation que j’ai ruminé lors de mon visionnage était le manque absolu de culpabilité de la part de Jérémie, après avoir tué son ami d’enfance (dont le père venait de mourir et que la mère héberge). Et plus le temps s’écoule dans ce village-fantôme, plus les drôleries narratives s’accumulent. Et alors, après une nuit d’insomnie à décortiquer cet alien filmique, on se surprend à l’idée qu’après tout, ce n’était peut-être pas tout à fait incohérent, mais absurde. Les relations entre les personnages, le village vide, la forêt si bien filmée par Claire Mathon, aux verts et marrons profonds sublimés par la brume, l’apparition miraculeuse des personnages dans beaucoup de scènes, donnant un effet presque comique ou ridicule. Enfin, les éléments concordent : les villes environnantes sont réelles, mais le (presque) huis clos du village endosse un nom, une identité fictive. Je n’irai pas psychanalyser les séquences du film, car je ne pense pas que cela soit nécessaire. Guiraudie filme simplement ce dont il a envie. Peu importe alors les incohérences, les bizarreries et étrangetés. Il semble inclure dans son œuvre différents éléments de lui-même : homosexualité, vie rurale, déperdition des services, murmures dans les grandes villes, et il adore ça. Les séquences sont tantôt réalistes, tantôt invraisemblables, des cauchemars dignes d’une mise en scène d’horreur, des éléments étranges qui s’ingèrent dans le réel : c’est l’opération d’un film fantastique.


En sortant de la salle, j’ai été mitigé par le film… En réalité je ne l’aimais pas. Je voulais lui coller des étiquettes, un genre, un but, un sens. Mais c’est finalement son manque de sens qui fait son charme, car il est souligné par une bonne photographie, un jeu d’acteur magnifique (même si les dialogues ressemblent parfois plus à une répétition du Cours Florent qu’à un dialogue réel), un casting de personnages réels : des vieux, des jeunes, des gros, des hétéros et des gays, des fesses flasques et des bites étonnamment fermes. Les visages ne sont pas lissés, ce film n’est pas une publicité ni un défilé de mode. C’est une histoire intime embarquant un rythme lent, un village bizarre et des apparitions fantomatiques. Ce n’est pas vraiment mon genre, moi qui aime les étiquettes — Jérémie est-il sociopathe pervers narcissique ? —, mais je me suis réconcilié avec les signaux que je ne capte pas et je le laisse vaguer dans un univers heureusement bien coloré.


SimonLC
6
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le 21 mai 2025

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