Juste une fatigue croissante, un soupçon qui devient lucidité

On pourrait dire : Missing est un film froid, sous des allures de thriller mais pourtant tout y brûle. L’attente, le doute, le refus de croire, le sentiment d’abandon, puis cette certitude qui vous arrache à vous-même.

Il ne s’agit pas d’une enquête mais d’une nécropsie. Non pas celle d’un corps, mais d’une croyance : la croyance, tenace, tranquille, presque naïve, en la décence fondamentale des institutions. Tout part de là : un homme disparaît, un père arrive, et ce qu’il croyait solide (l’ambassade, le drapeau, la Constitution) se fissure à chaque "nous faisons tout notre possible".

Ce qui frappe d’abord, c’est le refus de la frontalité. Le film ne montre pas la violence : il la suggère, l’entoure, l’approche par cercles concentriques. Le vrai suspense n’est pas : "Où est Charles Horman ?" il est : "Jusqu’où iront-ils pour ne pas dire ce qu’ils savent ?" La tension ne vient pas de la menace, mais de l’absence : de corps, de réponses, de regard. Costa-Gavras installe un vide, et c’est ce vide qui oppresse.

Jack Lemmon, formidable de retenue, incarne ce basculement d’un Américain moyen, pieux, bourgeois, loyal dans la conscience d’une trahison ontologique. Ce n’est pas seulement un fils, un mari qui disparaît, c’est sa place dans le monde qui se dérobe.

Tout ce qui, dans un autre film, aurait été souligné, ici est murmuré, dissous, suspendu. La musique de Vangelis, planante, ne vient pas intensifier la douleur : elle l’éloigne, elle la rend étrange, flottante. Ce contrepoint participe d’un sentiment d’irréalité glaçante. Et c’est bien cela que filme Costa-Gavras : un monde qui continue, bureaucratique, poli, impassible pendant que la vérité, elle, s’engloutit.

Il n’y a pas de moment de bascule spectaculaire, pas de révélation fracassante. Juste une fatigue croissante, un soupçon qui devient lucidité, une colère rentrée qui ne trouvera jamais d’exutoire. Le film se termine comme il a commencé : dans un silence mal rangé. Rien n’est réglé, rien n’est vraiment dit. L’Amérique rentre chez elle, un peu plus trouble, un peu plus seule.

cadreum
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le 29 mai 2025

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