Avec Mission, Roland Joffé entend dénoncer les ravages de la colonisation et défendre la cause des peuples amérindiens. L'intention est noble et le succès critique de l'époque témoigne de la puissance émotionnelle du film. Pourtant, derrière cette fresque historique ambitieuse se cache une œuvre profondément marquée par certains réflexes du cinéma américain des années 1980 : simplification morale, héroïsation excessive et goût prononcé pour l'édification.
Le premier problème tient au regard porté sur les populations indigènes. Les Guaranis apparaissent moins comme un peuple réel que comme une projection occidentale. Ils incarnent l'innocence, la pureté et l'harmonie originelle face à une civilisation européenne corrompue. Le procédé se veut bienveillant mais demeure profondément réducteur. En inversant simplement les valeurs du discours colonial traditionnel, le film conserve finalement la même logique : les Amérindiens ne sont pas représentés pour eux-mêmes, avec leurs contradictions et leur complexité, mais comme les figures idéalisées d'un paradis perdu. On est davantage face aux Amérindiens tels que les imagine l'Occident que face aux Amérindiens eux-mêmes.
Cette simplification caractérise l'ensemble du film. Comme souvent dans le cinéma hollywoodien classique, les personnages sont répartis selon une logique morale particulièrement lisible. Les bons sont très bons, les méchants très méchants. Les conflits historiques, politiques et religieux sont traduits en affrontements de valeurs immédiatement compréhensibles pour le spectateur. Le résultat est efficace mais terriblement schématique.
Le personnage de Mendoza constitue sans doute l'exemple le plus frappant de cette tendance. Mercenaire brutal, il tue son propre frère par jalousie avant d'entreprendre une rédemption qui le conduit presque instantanément dans le camp opposé. Le meurtrier devient un homme de foi, puis un défenseur héroïque des populations opprimées. Cette trajectoire relève moins de l'évolution psychologique que de la démonstration morale. Comme souvent dans le cinéma américain, le personnage est conçu comme une machine à produire une leçon d'humanité. La subtilité y perd beaucoup.
Cette logique se retrouve également dans le traitement de la vraisemblance. Le film accumule les séquences où la force du symbole l'emporte sur toute crédibilité. La fameuse scène de pénitence en est l'illustration parfaite. Mendoza gravit une paroi quasiment verticale en traînant derrière lui une charge démesurée. Lorsqu'il manque de tomber, le père Gabriel parvient à le retenir puis à le hisser malgré un rapport de force totalement absurde. La scène est pensée comme un moment spirituel, mais elle produit surtout une impression de surenchère. Le prêtre devient une sorte de super-héros chrétien, capable d'accomplir l'impossible au nom de sa bonté.
Plus généralement, le film semble constamment préférer l'efficacité émotionnelle à la complexité. Les enjeux géopolitiques de l'époque sont réduits à une lutte relativement simple entre cupidité et vertu. Les tensions entre les couronnes ibériques, les ambiguïtés de l'Église, les intérêts économiques et stratégiques qui traversent la région sont ramenés à une opposition morale élémentaire. Le spectateur comprend tout immédiatement ; il n'est jamais invité à douter, à questionner ou à explorer les zones grises de l'histoire.
C'est précisément ce qui distingue Mission de grandes œuvres consacrées à la conquête ou à l'Amérique du Sud. On pense inévitablement à Aguirre, la colère de Dieu de Herzog. Là où Herzog cultive l'incertitude, la folie et l'ambiguïté, Joffé recherche la clarté morale. Là où Aguirre dérange, Mission rassure. Là où le premier confronte le spectateur à un monde incompréhensible et hostile, le second lui propose un récit parfaitement balisé, dans lequel il sait toujours qui admirer et qui condamner.
Même la mise en scène peine à véritablement transcender cette approche. La jungle, pourtant terrain de cinéma extraordinaire, n'est jamais autre chose que le décor attendu d'une aventure exotique et spirituelle. Hormis quelques fulgurances, notamment la remarquable scène d'entraînement de Mendoza à l'épée, la réalisation reste souvent illustrative. On contemple davantage un décor qu'un univers.
Au fond, Mission est un film qui résume assez bien certaines qualités et certains défauts du grand cinéma américain de prestige. Généreux dans ses intentions, spectaculaire dans ses moyens, irréprochable dans son message, mais souvent simplificateur dans son regard sur le monde. En voulant rendre son sujet accessible et universel, Roland Joffé finit par l'aplatir. Il livre ainsi une œuvre sincère et efficace, mais dont le manichéisme, les invraisemblances et la vision idéalisée des peuples qu'elle prétend défendre empêchent toute véritable profondeur.