Moby Dick
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Moby Dick

Film de John Huston (1956)


Les humains étaient autrefois terrifiés par la Mer. C'est l'inverse aujourd'hui.



— Greenpeace™


Ce film va contre les idéaux de la PETA, du WWF, de la Sea Shepherd Conservation Society et de Brigitte Bardot. Mais en réalité tout cela n'a aucune importance : considérez plutôt le cannibalisme universel de la mer.



« La mer est un espace de rigueur et de liberté. »



Victor Hugo


Il faut situer cette adaptation dans son contexte. Le roman dont est issu ce film a été écrit au XIXe siècle et reflète par conséquent une époque et un univers particulier : celui des stations baleinières et de la pêche à la baleine. Herman Melville a été marin lui-même et s'est particulièrement bien documenté sur le sujet. Le film est d'ailleurs une adaptation qui se veut fidèle à l'esprit de ce roman. Parler d'écologie ou même de protection des animaux n'a aucun sens dans le contexte et serait un immense, et ridicule, anachronisme. Il ne faudrait surtout pas oublier qu'à l'époque la baleine fournissait des éléments indispensables à l'économie et que sa chasse était dans l'ordre naturel des choses. L'huile récoltée était ainsi utilisée pour fabriquer bougies, lubrifiants ou même combustibles et servait d'autre part à éclairer les villes.


Dans la mesure où il nous est proposé de suivre les aventures de marins partis pêcher la baleine au XIXème siècle, il se trouve logique que leurs valeurs, idéaux et croyances soient fort différents des nôtres. Alors considérer que le film est une apologie de la chasse à la baleine revient au prédicat fallacieux suivant : montrer c'est approuver. Or le propos n'est pas là : Melville a écrit son roman dans l'optique d'en faire une œuvre encyclopédique et multidisciplinaire sur la baleine. Cet aspect n'étant pas très cinématographique et difficile à transmettre, John Huston en a plutôt bien retranscrit la substance narrative. J'ajouterai même qu'il a réussi à conserver l'esprit du livre original. C'est d’ailleurs ce qui est le plus important : vu l'impossibilité d'en retranscrire l'intégralité il faut en faire ressortir l'essence.



« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! »



Charles Baudelaire, L’homme et la mer


La morale des personnages est également inhérente à leur époque mais échappe justement au simplisme et au manichéisme : chaque personnage a ses croyances mais chacun agit en fonction de la réalité des choses. L'exemple le plus flagrant est Starbuck, le second du capitaine Achab, pourtant éminemment croyant et qui finit cependant par suivre son capitaine jusqu'au bout malgré sa profonde désapprobation envers ses ambitions blasphématoires. Seul Achab, figure illuminée et obnubilée par sa chasse vengeresse, est hors des réalités de son monde. Il veut les transcender et en cela mène le Péquod avec son équipage vers sa fin tragique. Un autre aspect intéressant est le multiculturalisme, où si les préjugés sont nombreux, c'est finalement le mérite qui compte le plus dès qu'il s'agit de déterminer les parts de chacun, commandement mis à part. C'est vraiment un phénomène rare et unique au vu de cette époque, pas franchement connue pour son ouverture, que de voir un indien Wampanoag, un africain et un océanien cannibale cohabiter pacifiquement avec une troupe de marins yankees.


Si les effets spéciaux paraissent aujourd'hui radicalement obsolètes, ces derniers sont pourtant tout à fait dans la norme de ce qui se faisait à l'époque. Insérer un feu de Saint-Elme ou même un gigantesque cachalot blanc représentait un véritable défi. Il faut bien entendu considérer que le film a plus d'un demi-siècle et que les moyens de l'époque permettaient beaucoup moins de fantaisies qu'aujourd'hui. Cinématographiquement c'était encore le Moyen Âge et pourtant les scènes à modéliser étaient particulièrement spectaculaires. Heureusement le film en fait l'économie et ne montre finalement que ce qui est strictement nécessaire en ce que le récit impose de montrer. Il en va de même pour l'aspect visuel, au grain qui a très bien vieilli, conférant au film un cachet fleurant bon l'authenticité et qui se révèle très sobre, en parfaite adéquation avec l'ambiance brumeuse et grise de l'univers maritime. Il suffit de fermer les yeux et de se laisser bercer ; on viendrait presque à sentir les embruns.



« O triste mer ! sépulcre où tout semble vivant ! »



Victor Hugo, La Légende des siècles


Malheureusement le film n'est pas exempt de défauts. En premier lieu si quelques problèmes de rythme et un certain manque de dynamisme ternissent un peu le tableau, cette adaptation du roman de Melville reste est plus qu'honorable. D'ailleurs le manque de dramaturgie et d'enjeux se fait clairement ressentir pendant une grande partie du film, la chasse n'est pendant longtemps qu'un but si lointain qu'il en devient éthéré. Ensuite, si l’absence de focalisation sur un unique personnage marche extrêmement bien dans le roman, Huston a eu beaucoup de mal à réussir la même chose dans son film. Le réalisateur a beau tenter d'opérer le même éloignement par rapport au personnage d'Ishmael que Melville, il n'arrive cependant jamais à vraiment à nous en décoller. Le support cinématographique impose une durée brève qu'il ne peut contourner, le roman diluant plus qu'il ne fait disparaître, et cet éloignement est donc complexe à réaliser au sein d'un film d'à peine deux heures, même si ces deux heures paraissent parfois longues.


Les acteurs maitrisent également bien leur composition, certes j'aurais vu Achab plus flamboyant encore vers la fin mais cela reste un détail. Quant au scénario il est plutôt bon, ce qui n'est pas toujours facile avec un pavé tel que Moby Dick, même si certains éléments scénaristiques sont éludés ou modifiés. Seul un détail symboliquement important à mon sens m'a déplu, à la toute fin du film. Ce qui est finalement très peu au vu de la densité du roman. Le fait de revoir Achab après sa mort diminue la portée symbolique de son trépas. Que Fedallah ne soit pas présent malgré l'importance de son rôle et de sa prophétie, soit. Mais montrer Achab ressortir exorbité, accroché à Moby Dick, de la même manière que Fedallah dans le livre, en change considérablement le sens. Sa mort est à la base rapide et sèche : il est happé directement dans les profondeurs pour ne jamais reparaitre, châtié, pour son hybris et ses blasphèmes, à disparaître dans le néant.

Créée

le 1 nov. 2015

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Brad-Pitre

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