Qui de la fiction ou de la réalité précède l’autre, en est le prétexte ?
Dans Moi, un Noir, Jean Rouch part d’images documentaires retraçant le quotidien de jeunes Nigérians immigrés en Côte d’Ivoire pour tisser un récit linéaire, fruit d’un long travail de montage, d’une écriture a posteriori, et d’une réinvention narrative portée par la voix off du personnage principal lui-même. Le film trouble ainsi les repères habituels entre documentaire et fiction, et s’inscrit dans une forme hybride que Rouch nomme lui-même ethnofiction, où le réel devient la matière première d’une mise en récit subjective.
Les séquences de rêve filmé, la simulation d’un combat en Indochine ou encore les scènes de danse en sont autant d’exemples : Jean Rouch s’appuie sur son travail d’ethnographe de terrain, sur les images qu’il y saisit, les témoignages qu’il recueille, les réflexions qu’il nourrit, pour composer un film qui raconte un quotidien à la fois banal et profondément révélateur. Une œuvre modeste dans ses moyens, parfois même proche de l’amateurisme, mais portée par une grande liberté formelle, un souci constant de réalisme, une connaissance fine du terrain, une confiance manifeste envers ses acteurs non-professionnels, et surtout, une quête du mouvement — essence même du cinéma.
La Nouvelle Vague française puisera d’ailleurs dans Moi, un Noir une inspiration précieuse : un élan créateur neuf, une forme encore tâtonnante — avec son son enregistré après-coup, ses voix-off parfois déconnectées de l’image, ses cadrages approximatifs — mais profondément innovante. Une forme encore prototypale, que d'autres cinéastes viendront affiner.
Prix Louis-Delluc en 1958, Moi, un Noir capte la simplicité, l’innocence et la joie de vivre d’un peuple qu’il nous transmet avec une sincérité désarmante. Un film touchant, libre et plein de fraîcheur, dont la puissance réside dans cette fragilité même.