En cette fin d’année 2023 très prolifique côté ciné, apparaît un joli film d’animation sorti de nulle part : Mon ami Robot. Réalisé par l’espagnol Pablo Berger accompagné du talentueux auteur de bandes dessinées Benoît Feroumont, il se veut l’adaptation de la B.D. « Robot Dreams » de l’américaine Sara Varon, parue en 2007. Le pitch : dans le Manhattan des années 1980 (les deux tours jumelles sont toujours là) à la sauce « Zootopie », le chien Dog tente de mettre terme à sa solitude et à la monotonie de sa vie en s’achetant un robot anthropomorphe très évolué pour lui tenir compagnie. Mais Dog et Robot (parce que c’est son nom) sont rapidement séparés après un incident à la plage, qui contraint Dog à abandonner là son ami de ferraille. Se retrouveront-ils un jour ?
Malgré un scénario assez enfantin à première vue, le long-métrage se révèle finalement surprenant tant il arrive à captiver le spectateur pendant son heure quarante malgré l’absence de dialogues. On peut expliquer ce phénomène par plusieurs particularités qui font de Mon ami Robot un petit chef d’oeuvre du cinéma d’animation.
Parlons de l’esthétique du film, tout d’abord. Le dessin en deux dimensions est typique de la fameuse « ligne claire » belge : ce n’est finalement pas très étonnant, lorsque l’on sait que c’est Benoît Feroumont qui est aux manettes. C’est simple, et en même temps si détaillé, si fin. Les décors surtout sont d’une richesse folle. La ville de New York à la sauce « eighties » est en fait en elle-même un personnage. Il n’y a qu’à voir ces plans larges qui la montrent dans un fourmillement de détails, d’individus, d’histoires, de vies. La « pause » est nécessaire pour pouvoir profiter de tous ces clins d’oeil visuels. Prenons le quartier chinois, par exemple, que l’on aperçoit au milieu du film. Vu d’un balcon, on distingue des passants (animaux bien sûr) endimanchés, des graffitis et des fissures sur les murs, une boîte de nouilles posée par là qui déverse son contenu, des devantures en anglais (Hong Kong Harbour Restaurant, Acupuncture, Massage, Home Stereo) et en chinois (« Centre Commercial Yifeng » par exemple, qui, pour information, s’écrit 怡丰商场), des colis qui attendent sagement leur propriétaire sur le trottoir, et, sur le balcon d’en face, un panda roux qui joue tranquillement de l’erhu, ce fameux violon typique de la musique chinoise traditionnelle. C’est bien simple : on se croirait dans un Miyazaki, qui a d’ailleurs été une source d’inspiration importante pour Pablo Berger. Cette manie du détail se retrouve aussi dans les personnages « figurants », qui dépeignent la réalité d’une société toujours d’actualité. Un phacochère en short-marcel nettoie sa voiture sur un petit pas de danse, des punks aux cheveux violets écoutent du rock dans leur camionnette, des cols roulés dépressifs avec des lunettes de soleil marchent d’un pas nonchalant… des détails que l’on n’a pas l’habitude de retrouver dans un film d’animation destiné aux enfants. Posez votre regard dans un coin à n’importe quel moment du film, et vous découvrirez assurément un petit détail sympathique.
Mon ami Robot montre aussi la solitude que l’on peut ressentir dans une grande ville comme New York (ce qui est finalement assez paradoxal). La tristesse de voir tout le monde en groupe, en famille, entre amis, quand on est tout seul à manger son plat de pâtes au fromage congelé un soir triste comme la lune. Le besoin de se trouver une compagnie. La joie de ne plus être seul. Le déchirement à la séparation. L’attente, l’espoir, le rêve, le doute, la crainte, le deuil d’une amitié passée qui n’existera plus. On essaye de se reconstruire, on croit retrouver quelque chose, mais tout cela n’est qu’éphémère.
Toutes ces émotions sont renforcées par la musique magistrale d’Alfonso de Vilallonga, qui avait déjà travaillé avec Pablo Berger sur ses précédents films. Ici, la musique colle parfaitement aux scènes qu’elle accompagne : guillerette, enjouée, mélancolique, poétique.
Parlons-en, d’ailleurs, de la poésie. La poésie est partout, que ce soit dans ces micro-détails à l’image, dans la musique, dans les situations, dans les personnages, dans la créativité sans borne dont fait preuve Pablo Berger (rappelant une nouvelle fois Miyazaki).
Bien entendu, tout n’est pas parfait : ainsi, le film aura tendance à devenir un petit peu répétitif dans sa deuxième partie, et on ne sait pas toujours où il va (dans beaucoup de directions en même temps, c’est sûr), mais au moins, il a le mérite de ne pas tomber dans les sentiments un peu faciles, happy end et larmoyants qui caractérisent la plupart des productions à destination des enfants (coucou Disney). Passé à Cannes et à Annecy, où il a obtenu un prix, Mon ami Robot est un chef d’oeuvre d’animation à ne pas rater si vous avez la chance de le trouver. Et si vous hésitez encore, dites vous que vous pourriez avoir la chance de voir un panda roux jouer de l’erhu. Ça n’arrive pas tous les jours, quand même.
Comme quoi, il n’y a pas que les Japonais et les Américains qui savent faire de l’animation.