Un peu à l'instar de Johann Chapoutot en Histoire, les spectatrices et spectateurs d'aujourd'hui voient ou revoient les films d'hier avec nos yeux actuels et les questionnements du présent. Ce qui n'empêche nullement de considérer le contexte des œuvres.
Porté par le succès de ses deux longs métrages précédents, Jacques Tati garde le personnage de Monsieur Hulot, et livre un burlesque fortement empreint de critique sociale, pas uniquement de la société française, puisque le film a résonné à l'international (Prix spécial du jury au festival de Cannes 1958 et Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1959).
Jacques Tati interprète toujours lui-même le personnage d'Hulot, et il lui imagine une soeur qui forme avec son mari un couple aisé obsédé par la modernité technologique, la propreté et les apparences.
En effet, Monsieur et Madame Arpel vivent dans une villa moderne truffée d'accessoires et d'équipements automatisés dernier cri. Au milieu de cette mécanique trop conformiste et aseptisée, leur fils Gérard s'y ennuie terriblement, du moins jusqu'aux visites de son oncle (Hulot), hautement décalé et inadapté.
L'histoire est un prétexte pour mettre en place des gags visuels et sonores d'une grande précision (malgré son personnage, Tati est très rigoureux dans la création du désordre). Sorti en mai 1958, pile dix ans avant la révolte ouvrière et étudiante, contre notamment les promesses non tenues de la société de consommation et d'une croissance qui ne profite pas également à tout le monde, il anticipe la disjonction entre progrès technologique et progrès social. On pourrait même envisager le film comme une illustration des théories proposées quinze ans plus tard par Ivan Illich dans « La Convivialité » (1973), et reprises par Gorz, dans la dialectique entre autonomie et hétéronomie.
Certaines technologies peuvent être considérées comme ouvertes, car facilement appropriables, réparables, et favorisant l'autonomie individuelle et/ou collective. Dans « Mon oncle », c'est le cas du vélo de monsieur Hulot, d'ailleurs représenté généralement sur les affiches du film (c'est peut-être moins le cas des vélos actuels des compétiteurs cyclistes élites, rebaptisés « pilotes »). Quand il rédige son essai « La Convivialité », Illich prend d'ailleurs pour exemple le vélo (de monsieur tout le monde), par opposition à la voiture (Jacques Tati proposera aussi une certaine satire de la société automobile dans « Trafic » en 1971).
D'autres technologies sont analysées au contraire comme fermées et hétéronormes (car non appropriables, induisant des hiérarchies ou des adaptations de l'humain à la machine, et non l'inverse). Dans le film, les humains sont obligés de s'adapter aux équipements modernes, ne serait-ce que dans leurs façons de se déplacer (les décors, le design de chaque élément de la villa des Arpel sont presque des personnages à part entière). Et c'est Hulot l'inadapté qui crée (involontairement) les dérèglements croissants.
Dans la version française de son essai, Illich tient à préciser que son concept de convivialité n'a rien à voir avec la convivialité à la française des notables (les classes bourgeoises ne veulent pas voir ou montrer les rapports de domination ou d'exploitation qui leur bénéficient mais aiment bien se présenter en exhibant leur « morale », même si celle-ci n'est pas éthique).
Il y a d'ailleurs dans le film des moments de cette « convivialité » traditionnelle, qui va être bien malmenée. Si le film ne méprise personne (ce n'est pas le registre), la sympathie du réalisateur va plutôt aux autres personnages, foncièrement inadaptés : Monsieur Hulot, les enfants, les chiens. Ce sont d'ailleurs eux qui sont accompagnés par la composition musicale, façon ritournelle populaire (restée dans nos mémoires cinéphiles), signée par Frank Barcellini et Alain Romans.