« Au commencement, il y a l’injure. Celle que tout gay peut entendre à un moment ou à un autre de sa vie, et qui est le signe de sa vulnérabilité psychologique et sociale. ». - Didier Eribon.
Qui est Little ? Qui est Chiron ? Qui est Black ? Comment répondre à cette question, quand le personnage lui-même ne sait pas se situer, se construire une identité propre ?
Le film est en trois parties : enfance, adolescence, adulte. Tout le long, Chiron, est une personne renfermée, intériorisée qui se protège du monde extérieur. Chiron, depuis le début du film, grandit sans être à sa place, sans être accepté, sans pouvoir se construire une identité dans un milieu sain et acceptant. Tout le film tourne autour de ça, comment une personne homosexuelle, et de plus noir, peut se construire dans une société, un environnement qui lui rappelle constamment qu'il est hiérarchiquement inférieur et qu'il n'est pas possible pour lui de s'épanouir et de survivre en acceptant sa nature ?
C'est là que tourne tout l'enjeu de Moonlight, car oui, comme Didier Eribon l'écrit dans son essai, « Au commencement, il y a l’injure. » : c'est bel et bien une expérience commune de découvrir sa nature par l'insulte de l'autre, de se voir attribuer un rôle inférieur par le langage dès l'enfance.
Le film appréhende avec génie l'impact psychologique que le rejet des autres, peut amener dans la construction identitaire d'un jeune homme, mais aussi de l'impact que celui-ci va ressentir sur le long terme.
De l'enfance à l'âge adulte, Chiron reste renfermé, se construit petit à petit une carapace d'homme dur, violent, ce qu'il n'est pas vraiment, car Chiron, si l'on observe bien le film, c'est ce garçon qui préfère la danse au rugby, c'est cet homme qui pleure devant sa mère dans un moment rare de vulnérabilité, qui va courir retrouver son amour d'adolescence, pour finir par pleurer dans ses bras. Chiron, en chemin, se perd dans des rôles, mais finit à la fin du film par se retrouver, par être en phase avec sa vulnérabilité, et enfin par s'avouer à soi-même, au spectateur, et à Kevin, qu'il a des traumatismes, qu'il est homosexuel, et que tout ce dont il a besoin, c'est d'accepter sa nature, et d'être accepté en retour par les autres.
Le film a des motifs touchant, tels que la mer et sa plage, avec ses nombreuses scènes de vulnérabilité, dont les scènes avec Juan, « At some point, you gotta decide for yourself who you gonna be. Can't let nobody make that decision for you. ». Mais aussi les scènes avec Kevin, qu'elles se passent sur la plage en elle-même ou dans son appartement, on retrouve toujours les sons des vagues, montrant à quel point Chiron apporte de l'importance à la liberté des vagues et de l'océan, et à quel point tous ces souvenirs lui servent de ressource pour survivre dans ses traumas.
Un film d'une subtilité rare, d'une justesse et élégance qui en font une œuvre monumentale, marquante et émouvante, dont les acteurs et les personnages portent tout le bagage émotionnel avec brio. Chiron, c'est beaucoup de personnes, qui de l'enfance à l'âge adulte réussissent à s'en sortir, et à enfin s'accepter, à être capable de s'accueillir, pour mieux s'aimer, et aimer son prochain. Chiron et Moonlight en ce sens sont des vecteurs d'espoir, en réponse au désespoir dans laquelle l'injure et l'harcèlement nous plongent.
Un grand bravo à Tarell Alvin McCraney, Barry Jenkins, à tous les acteurs et l'équipe pour le travail et le soin apporté à ce film.