Le film a beaucoup été comparé à Virgin Suicides puisque effectivement, on retrouve 5 jeunes soeurs qui exercent un pouvoir de fascination dans un contexte patriarcal strict, mais l'approche du récit est sensiblement différente, ne serait-ce que par le fait que la narratrice est cette fois-ci la plus jeune des soeurs (Lale). On a surtout ici la représentation de la détresse face à la perte de l'enfance, à la fuite du temps, et à quel point on peut se sentir désarmée face à ça lorsqu'on est une jeune enfant. Ce n'est pas un regard amoureux qui porté sur ces jeunes filles mais un regard assez mélancolique qui s'aggrave au fur et à mesure que chacune épouse (parfois littéralement) leur destin.
Ce n'est pas pour rien que la dernière image s'arrête sur le dernier moment de bonheur partagé entre les cinq soeurs (la virée en bus au match de football) et en particulier sur Sonay, la plus âgée des soeurs et sûrement la plus insaisissable. Sonay est la seule des soeurs à avoir obtenu ce qu'elle voulait, à avoir fait plier la vie à ses conditions. Elle demeure pour Lale la représentation même du bonheur, un idéal ; elle est celle qui a pu s'enfuir. Face à ça, elle voit ses autres soeurs soit se soumettre, soit s'échapper de manière bien plus dramatique, et c'est là où la parenté avec Virgin Suicide est intéressante.
Là où dans le film de Sofia Coppola, le suicide apparaît comme un élément central du film, il est ici totalement inattendu et hors-champ ; on a à peine le temps de voir le comportement auto-destructeur de Ece s'amorcer que son acte désespéré nous prend par surprise et bouleverse notre vision du film autant qu'elle bouleverse la vision du monde qu'a Lale. C'est là qu'elle entreprend vraiment de sauver sa dernière soeur et de s'échapper.
Mustang est autant un film sur la disparition de l'enfance qu'une attaque virulente sur la montée du patriarcat actuelle en Turquie. Si elle reste assez tendre avec les femmes qui s'y soumettent (l'exemple de la tante qui couvre ses nièces), la réalisatrice l'est beaucoup moins envers les hommes, comme le montre diabolisation progressive de l'image de l'oncle. On voit aussi que le seul homme représenté de manière très positive s'avère être un marginal (cheveux long). Cependant, le film s'abstient d'adopter une position trop démonstrative qui nuirait à la beauté et la subtilité de ce récit porté par cinq soeurs décidément fascinantes.