Sorti en 2004 et réalisé par Gregg Araki, Mysterious Skin est un film qui aborde un sujet très dur (la pédophilie) et qui le traite de manière frontale. C'est avec ce film que je découvre le travail de Gregg Araki, un réalisateur bien connu du cinéma indépendant américain qui n'a pas peur d'explorer des thèmes controversés et souvent tabous : adolescence, drogue, sexe et homosexualité. Mysterious Skin est pour beaucoup son meilleur film, ou tout du moins le plus connu et qui a suscité pas mal de polémiques à l'époque de sa sortie en salles. C'est donc en connaissant la réputation de Gregg Araki que je me suis lancé dans son cinéma et ceci en commençant par son film qui est peut-être le plus dur.
Mysterious Skin, c'est donc un film qui traite de l'adolescence et de la pédophilie. On est loin du cinéma de John Hugues et on se rapprocherait plutôt de la vison de l'adolescence de Gus Van Sant ou Larry Clark. Avec Mysterious Skin, c'est aussi l'occasion de découvrir un Joseph Gordon-Levitt encore tout jeune, ainsi que les débuts au cinéma de Brady Corbet en tant qu'acteur, puisque par la suite il passera derrière la caméra avec une certaine réussite (The Brutalist cette année). Joseph Gordon-Levitt et Brady Corbet interprètent donc les deux rôles principaux de Neil et Brian, mais il faut également citer Chase Ellison et George Webster qui les interprète à l'âge de huit ans. C'est important de les citer, car c'est bien connu que ce n'est pas facile de faire jouer des enfants devant la caméra, mais alors là ils sont juste impressionnants, surtout vu le sujet abordé.
Mysterious Skin est un film profondément éprouvant, physiquement et psychologiquement. On a donc deux adolescents, Neil et Brian tous deux huit ans, qui partagent un lourd secret, puisque victimes des agissements de leur coach de baseball (Bill Sage). Par "agissements", je parle bien sûr de pédophilie et d'abus sexuel sur mineurs. Et donc suite cette agression, les deux adolescents vont suivre deux trajectoires très différentes. Neil étant plus extraverti, il va s'assumer et vivre une sexualité très précoce, allant même jusqu'à reproduire sur les autres ce qu'il a subi ou comment un enfant victime d’attouchements par un adulte peut aussi reproduire ce qu'on lui a fait. Brian quant à lui, étant plus introverti, timide et timoré, il va subir un black-out total et ne plus se souvenir des attouchements qu'il a subi de la part du coach. Il va même se persuader qu'il a été victime d'un enlèvement par des extra-terrestres.
Neil et Brian vont grandir avec des carences et essayer une fois adulte de s’en sortir comme ils peuvent. Les conséquences des traumatismes de l’enfance peuvent se manifester de diverses manières et différer d’une personne à l’autre. Pour Neil, il peut compter sur une mère aimante (Elisabeth Shue) et sur ses meilleures amis Wendy (Michelle Trachtenberg qui vient malheureusement de nous quitter à seulement 39ans) et Eric (Jeffrey Licon passé injustement inaperçu depuis), mais ça ne suffira pas à guérir ses traumas. Il va sombrer dans la prostitution et vit une sexualité libre sans en tirer la moindre satisfaction. Pour Brian, c'est tout l'inverse, cette vérité cachée, refoulée, qui avait laissé place au déni, s’assouplira ou lâchera partiellement, quand il va commencer à se rappeler de Neil enfant et vouloir le retrouver ...
Le film se termine sur Brian qui rend visite à Neil pour obtenir des réponses. Neil qui se souvient de tout, va alors tout lui raconter et son récit est glaçant, mais c'est aussi une libération pour les deux jeunes hommes. Pour Neil, c'est l'occasion d'exorciser tous ses démons intérieurs, de prendre pleinement conscience du mal qui lui a été fait et du mal qu’il a fait subir aux autres. Pour Brian, il peut enfin mettre des images concrètes sur des souvenirs qu’il savait enfouis au fond de lui, mais qu’il n’était pas capable d’exprimer par lui-même.
Gregg Araki n'y va pas avec le dos de la cuillère. Son film est clairement clivant, parce que dérangeant (sur le fond et sur la forme) et sans concessions dans le propos qu'il défend. En tout cas, c'est un film qui fait réfléchir et qui soulève des questions. L'expérience est éprouvante, avec des scènes qui sont difficilement soutenables, comme lorsque Neil devient l’agresseur avec un de ses camarades. Neil exerce sur lui une domination sexuelle très troublante, d'autant plus qu'il n'a que huit ans. On peut comprendre que cette scène puisse faire grincer des dents, elle est très inappropriée pour des enfants/acteurs de huit ans. Fort heureusement, on apprend dans les bonus du DVD que Greg Araki a utilisé un subterfuge pour filmer cette scène (et les autres scènes aussi qui dérangent), à savoir que les jeunes acteurs sont filmés chacun de leur côté et dans le désordre. Bref, ils ne comprennent pas ce qu'ils jouent et c'est ensuite avec le montage, que tout est remis dans le bon ordre.
Dans Mysterious Skin, certaines scènes sont à la limite du supportable, mais le style pop et coloré de Greg Araki permet de faire passer la pilule. Votre appréciation du film dépendra alors de votre capacité à saisir le sens explicite et implicite du récit. Et c'est parfois ce qui n'est pas explicitement dit ou montré, qui est le plus difficile à accepter. C'est glauque au possible et on se demande comment les acteurs ont réussi à s'impliquer dans des rôles aussi dures. Les deux jeunes garçons sont extraordinaires. Je salue également la performance de Joseph Gordon-Levitt et Brady Corbet (vu également dans Funny Games US), dans des rôles qu'on imagine extrêmement éprouvants. Bref, Mysterious Skin est un film coup de poing, à ne pas mettre dans les mains de tout le monde, mais un film brillant et nécessaire.