Nausicaä de la vallée du vent
7.9
Nausicaä de la vallée du vent

Long-métrage d'animation de Hayao Miyazaki (1984)

Nausicaä est la première véritable œuvre personnelle de Miyazaki. Jusqu’alors, il avait réalisé des films de commande. Ici, il déploie une richesse thématique immense, avec plusieurs niveaux de lecture.

On peut aborder ce film comme une simple œuvre de divertissement, se laisser séduire par la richesse du monde imaginaire et se laisser emporter par les scènes d’action. À un autre niveau, on peut y lire une œuvre écologique et pacifiste.

Pour ma part, j’aime regarder Nausicaä comme une œuvre thérapeutique. Cela tient autant au message qu’elle véhicule qu’à la forme qu’elle adopte. Miyazaki fait appel à des symboles universels qui viennent toucher l’inconscient.

Nausicaä vient rejoindre la peur fondamentale qui habite l’être humain et d’où découle la violence. Tant qu’un homme n’a pas écouté sa peur, il y réagit par la violence — cela vaut au niveau individuel comme au niveau collectif, dans les sociétés et entre les nations. Miyazaki ne fait pas de morale, il ne prêche pas : il s’adresse, symboliquement et narrativement, à cette peur que nul ne peut éviter tant qu’il ne l’a pas traversée.

Et dans Nausicaä, c’est la princesse elle-même qui joue le rôle de thérapeute, venant rejoindre cette peur fondamentale. Elle n’a plus peur, car elle a affronté ses propres ténèbres. Elle prononce à deux reprises une phrase essentielle, sous deux formes différentes : « Je ne suis pas ton ennemie. » C’est une parole qui fait tomber la peur, les mécanismes de défense, et donc toute violence. C’est une parole que tout être humain a besoin d’entendre — même implicitement — dans la rencontre avec autrui.

Parce qu’elle n’a pas peur, Nausicaä est capable d’aimer et de sauver le monde blessé dans lequel elle vit. Ce n’est pas un amour naïf ou sentimental : c’est un amour bienveillant, lucide, capable d’affronter la violence et l’altérité. De nombreuses séquences en témoignent. La première est celle où elle désamorce la colère d’un Ohmu. Elle sait comment l’approcher, comment stopper sa fureur, précisément parce qu’elle n’a pas peur. De même, lorsqu’elle accueille le renard-écureuil, celui-ci commence par la mordre. Elle ne se défend pas, elle accueille sa peur, et l’animal devient ensuite doux comme un agneau.

Cet aspect atteint son sommet à la fin du film. Une séquence agit comme un point de bascule : le vent cesse de souffler. C’est la vie qui suspend son souffle, la menace qui plane, le silence qui s’installe. Nausicaä s’avance alors, prête à donner sa vie sans se laisser arrêter par la peur. Elle est portée par l’amour, pour sauver ce monde. Après sa mort, le vent se remet à souffler : la vie reprend. Et Nausicaä est rendue à la vie. Elle a traversé la mort — littéralement — parce qu’auparavant, elle a nourri en elle cet amour par la relation qu’elle tisse avec le vivant, quel qu’il soit.

Un aspect parmi d’autres me touche particulièrement : la place donnée aux insectes. Ce n’est pas anodin. Les êtres humains, en général, ont une perception négative ou méprisante des insectes. Dans l’univers de Miyazaki, le monde ne tourne pas autour des humains. Les autres formes de vie y ont leur place, et une place essentielle : elles sont nécessaires pour que ce monde reste vivant. Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec Guillermo del Toro, mon réalisateur préféré, qui accorde lui aussi une place importante aux insectes dans ses œuvres. D’une manière différente, il partage le souci de redonner une dignité à ce que l’humain méprise.

Je ne peux quitter cette œuvre sans mentionner un autre aspect marquant : Nausicaä est une héroïne, et non un héros — ce n’est pas si courant. Miyazaki s’en est expliqué lui-même. Il ne croit pas aux héros masculins traditionnels, qu’il trouve arrogants et simplistes :

Les garçons dans mes films sont souvent inutiles. Ils sont là pour apprendre quelque chose. Ce sont les filles qui agissent.

Cette perception, peu répandue dans l’animation japonaise de l’époque, vient de son histoire personnelle :

Ma mère était clouée au lit, mais elle contrôlait toute la famille. C’est d’elle que viennent mes héroïnes.

Il a donc fait le choix de raconter ses histoires à travers des personnages féminins :

Les femmes ont un rapport plus organique à la vie, à la terre, à la douleur. Je veux raconter des histoires à travers leur regard.

J’apprécie cette sensibilité, et j’apprécie aussi que Miyazaki ne méprise pas les personnages masculins : ils tiennent simplement des rôles secondaires, parfois maladroits mais toujours capables d’évoluer.

Nausicaä est une œuvre profondément thérapeutique. Elle touche au cœur de l’humain, aux peurs archaïques, et trace une voie de guérison à travers l’abandon de la peur et la restauration de la relation au vivant, quel qu’il soit. Bien d’autres thématiques pourraient encore être creusées : un livre entier n’y suffirait pas !

abscondita
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le 24 mai 2025

Critique lue 38 fois

abscondita

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