Le film à sa sortie avait choqué les ligues de vertu à cause de l'immoralité de ses personnages et de la supposée complaisance qu'on ne peut qu'avoir avec eux... Double reproche complètement idiot car on n'a aucune sympathie pour les personnages et puis surtout ce n'est pas qu'ils ont pas la moindre moralité, c'est surtout qu'ils sont incapables de savoir ce que c'est...
Des films avec des salauds comme protagonistes ce n'était pas rare à l'époque mais par contre un film avec pour protagonistes une femme fortement atteinte de sociopathie, capable de croiser sans sourciller le moins du monde deux cadavres, tombant en toute connaissance de cause amoureuse d'un sociopathe, responsable de ces deux cadavres, lui complètement atteint, là c'est nettement plus rare. En plus, les codes habituels du film noir sont complètement inversés puisque c'est la femme qui se détruit pour un homme.
On peut ajouter à cela un détective fauché mais rusé et pas du tout scrupuleux capable de sortir une réplique du genre "Je suis un homme intègre mais prêt à entendre une offre", une mémorable séquence de double meurtre qui frappe par sa concision, sa froideur et son efficacité (là on sent véritablement le futur réalisateur de talent !!!), un Elisha Cook Jr. capable de passer en une seconde du visage d'un charmeur à celui d'une ordure... bref tout ça aurait mérité de faire partie d'une véritable pépite dans le genre du film noir...
Mais on est déçu au final surtout par rapport à son immense potentiel... Après un début saisissant (surtout la séquence du double meurtre donc !!!), l'ensemble tombe dans un bavardage agrémenté de dialogues fades, le personnage du détective est inégalement bien employé, ceux joués par Phillip Terry et Audrey Long qui auraient dû être essentiels à l'intrigue s'avèrent juste être à peine des silhouettes transparentes, et le scénario est souvent tiré par les cheveux (je ne vois pas à quel risque s'expose véritablement celle qui a engagé le détective en dénonçant le coupable !!!). Ces défauts estompent considérablement l'aspect dérangeant qui aurait pu ressortir de l'histoire.
On n'ose imaginer à quel chef d'oeuvre on aurait eu affaire si la réalisation avait été confiée à un Robert Wise ne faisant pas ses gammes mais au sommet, ou à un metteur en scène à qui le dérangeant ne fait pas du tout peur (au contraire même !!!) du genre John Huston ou Otto Preminger...