Ne Zha
6.7
Ne Zha

Long-métrage d'animation de Yáng Yǔ (Jiaozi) (2019)

Malgré son succès en Chine, le film n'a pas eu droit à une diffusion dans les salles françaises, ce qui est vraiment dommage.

N'ayant pas été doublé en français, je n'ai pu le voir que dans une VO mal sous-titrée. Mais à défaut d'avoir pu apprécier les dialogues jusqu'au bout, la qualité du doublage chinois était de suffisamment bonne qualité pour me permettre une immersion totale dans le film.

Les prémices sont très intéressantes : un enfant qui devait devenir le réceptacle d'un esprit bienveillant se retrouve avec un démon en lui. Cette situation provoque un bouleversement qui aurait dû amener à l'élimination de l'enfant, mais malgré le danger qu'il représente et le funeste destin qui l'attend, les parents ne voient en lui que leur fils et décident de le garder par amour, quitte à en subir les conséquences.

L’une des grandes forces du film réside dans l’écriture de ses personnages principaux, qui sont presque tous très bien construits et porteurs d’enjeux narratifs intéressants:

Le héros principal, Nezha, n'est pas un héros conventionnel. Héritant de l'esprit d'un démon, il naît avec des pouvoirs et un instinct de destruction qui doivent être contenus à l'aide d'un anneau magique, sans quoi il détruirait tout sur son passage. Même en portant cet anneau, il reste agressif et conserve ses pouvoirs, bien que diminués. Bébé, il manque déjà de tuer les villageois venus assister à sa venue au monde. Seuls l'anneau et la présence de sa mère parviennent à le calmer. Il grandira d'un côté avec l'amour de ses parents, qui, devant protéger leur cité contre des démons, ne seront pas toujours là pour s'occuper de lui, de l'autre avec l'hostilité des villageois qui persisteront à le craindre pour ce qu'il est.

Il est très délicat de mettre en scène ce genre de héros dans un film tout public sans le rendre détestable ou immoral. Dans son cas, la limite est constamment frôlée : d'une attitude fière et désinvolte, il vient régulièrement faire de mauvaises blagues aux villageois quand il s'ennuie, il ne ressent aucune culpabilité suite à ses actes les plus répréhensibles et sa puissance et son manque de maturité le rendent capable de tuer sous un coup de colère. Cependant, chacun de ses agissements est rendu compréhensible, voire pardonnable. Ignorant la vérité sur ses origines, il est un enfant innocent qui ne comprend pas pourquoi les autres le rejettent et le détestent depuis son plus jeune âge. Son seul désir est d'être accepté et de se faire des amis, mais l'hostilité des villageois le pousse à se refermer sur lui-même, le rendant amer et méchant. Les événements, ainsi que sa relation avec les autres personnages, contribueront à le pousser vers le bas ou vers le haut, faisant de lui une bombe à retardement menaçant d'exploser à tout moment, mais gardant également la possibilité d'être désamorcée à temps. Son image de victime du destin qui doit se battre pour trouver sa propre voie, ainsi que cette dualité qui le caractérise, le rendent particulièrement intéressant et attachant. Il est au centre des moments les plus touchants du film, et c'est sans compter sa personnalité de "diablotin" qui créera beaucoup de moments drôles dans le film, le rendant encore plus sympathique. Son design, enfant comme adolescent, est également plutôt marquant et bien pensé, et ses expressions sont variées. C'est un personnage très réussi et, pour moi, la plus grande force du film.

Ao Bing, le porteur de l'esprit bienveillant, n'est pas assez développé pour être aussi attachant et manque cruellement de charisme, autant sous sa forme humaine que sous son apparence de dragon. Pensé pour être un opposé parfait au héros, il n'est là que pour appuyer la thématique de l'équilibre entre le bien et le mal et de la cruauté du destin, en contribuant légèrement à l'évolution de Nezha sans lui faire de l'ombre. Pour ça, il remplit son rôle efficacement.

Taiyi Zhenren, maître de Nezha dans l'œuvre d'origine, est beaucoup trop tourné en ridicule par rapport à son importance dans le film. Dans le fond, c'est un personnage sur lequel repose beaucoup de responsabilités, qui doit toujours choisir entre son devoir et ce qui est bien, même s'il doit défier la volonté de son propre maître, et dont une erreur de sa part pourrait avoir de graves conséquences sur le monde. Dans la forme, c'est un immortel ventripotent sur lequel on s'évertue à faire un maximum de gags possibles, la plupart puérils et déjà vus, voire parfois vulgaires. L'équilibre est suffisamment bon et son aura suffisamment sympathique pour en faire un personnage attachant, même si la plupart des gags autour de lui ne feront rire que les plus jeunes enfants. Sa puissance et son implication dans l'histoire aident aussi à le prendre un tant soit peu au sérieux, mais il aurait largement mérité qu'on le traite avec plus de respect.

Le film compte deux antagonistes : le Roi Dragon et Shen Gongbao, second disciple du Seigneur du Ciel avec Taiyi Zhenren. Le Roi Dragon est imposant, malgré un design légèrement trop cartoonesque. Il est seulement dommage d'en avoir fait un méchant "passif" qui restera dans l'ombre et n'affrontera jamais directement le héros. Les possibilités de mise en scène spectaculaire d'un affrontement entre lui et Nezha auraient été énormes. Shen Gongbao est déjà un méchant plus présent et plus traditionnel. C'est un fourbe et un manipulateur avide de puissance, prêt à détruire le monde pour obtenir ce qu'il veut. Ses motivations permettent de faire un contraste avec Taiyi Zhenren, en rappelant fortement la relation entre "Loki" et "Thor" de Marvel, bien que le potentiel de cette relation ait été largement moins exploité cette fois-ci. Il n'est pas autant tourné en dérision que Taiyi Zhenren, mais n'est pas épargné pour autant.

Enfin, les parents de Nezha, bien que peu montrés à l'écran, ont un rôle capital dans l'intrigue. La relation qu'ils entretiennent avec leur fils, par rapport à celle que ce dernier va développer avec le village, cimente l'intrigue. Ils contribuent à l'équilibre qui va énormément jouer dans l'évolution du héros principal. La mère sera la principale source d'affection de Nezha, elle sera la seule à jouer avec lui et à lui apporter du réconfort, bien que devant aussi s'absenter régulièrement pour protéger son village. Quant au père, il passera le plus clair de son temps à chercher des solutions pour sauver son fils du destin qui l'attend : mourir trois ans après sa naissance. Ce qui le rendra très peu présent pour lui, creusant ainsi un fossé entre les deux, mais dont les véritables intentions et sentiments finiront par éclater, nous offrant un des moments les plus réussis du film. Aucune de leurs apparitions n'est superflue. Les personnages sont tous les deux attachants à leur façon : d'un côté, la mère fière, courageuse et maternelle, et de l'autre, le père, sérieux et stoïque. L'un comme l'autre offriront autant de moments touchants que de moments drôles.

Les autres personnages sont des personnages-fonctions ou des comic-reliefs peu intéressants. Essentiellement des villageois, dont certains se démarquent par leur design ou leur fonction dans une tentative de rendre le village plus vivant, alors qu'ils font souvent plus tache qu'autre chose par rapport aux autres très basiques. Seul le gang qui cherche à se débarrasser de Nezha est un peu plus intéressant et a une fonction utile dans l'intrigue.

La mise en scène offre souvent des moments forts et spectaculaires, mais elle est assez peu maîtrisée à certains endroits, que ce soit à cause d'angles de caméra peu inspirés, qui auraient facilement pu être améliorés, ou de scènes trop expédiées. Les plus réussies restent les scènes d'action, dynamiques et rythmées par une musique entraînante, ainsi que certains des moments dramatiques.

La partie qui souffre le plus de ces défauts est le tout début du film, rempli de gags cartoonesques déjà vus et se déroulant de façon trop rapide, comme si le réalisateur avait été plus soucieux à ce moment-là d'agripper un maximum de jeunes enfants dans l'histoire. Pour un adulte, ce moment paraît franchement lourd et écervelé.

Comme beaucoup l'ont fait remarquer, le film semble avoir du mal à trouver un public cible. Oscillant entre le drame et la comédie, il sait aussi bien mettre en scène des moments forts que des gags peu originaux.

L'humour est très présent dans le film et sa qualité varie énormément. Souvent puéril, d'autres fois correct, voire assez drôle quand il tourne autour de Nezha.

Cependant, les premières impressions qu'on peut avoir du film sont très différentes de ce qu'il nous offre au final. Malgré un début sur les chapeaux de roues, le film finit par prendre son temps pour développer son histoire et ses personnages, en nous épargnant au fur et à mesure les moments trop légers.

Malgré ses quelques lourdeurs et maladresses, le film reste majoritairement très réussi. Les personnages bâclés restent assez secondaires, les principaux étant majoritairement réussis et attachants. La surabondance d'humour a tendance à gâcher une partie du potentiel du film, mais est parfois bien utilisée et offre des moments agréables. Il s'agit au mieux d'un film rafraîchissant, touchant et spectaculaire, au pire d'un bon divertissement.

Le-Chat-Nonne
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Films d'animation chinois

Créée

le 29 janv. 2023

Critique lue 1.8K fois

Le-Chat-Nonne

Écrit par

Critique lue 1.8K fois

8

D'autres avis sur Ne Zha

Ne Zha

Ne Zha

7

le-mad-dog

1707 critiques

La surpuissance du soft power chinoise

Gros phénomène culturel en Chine, au point que le numéro 2 est devenu le film d'animation ayant fait le plus d'entrée de l'histoire ... rien que sur son exploitation chinoise, Ne Zha était un film...

le 29 nov. 2025

Ne Zha

Ne Zha

5

Trilaw

1919 critiques

« Je suis le seul maître de ma destinée »

Personne n’est jamais mort au badminton Dès l'aube de son existence, un miston, marqué par la particularité d'aptitudes extraordinaires et foncièrement inédites, fut voué à une ascèse rigoureuse...

le 9 juil. 2025

Ne Zha

Ne Zha

4

Montsalvat

20 critiques

Le phénomène en demi-teinte

J'ai entendu quelques mots sur le succès colossal en Chine de la suite de ce film. À l'heure où j'écris ces lignes, le rouleau compresseur Ne Zha 2 n'est pas encore sorti en France. J'étais néanmoins...

le 2 avr. 2025

Du même critique

Ne Zha

Ne Zha

8

Le-Chat-Nonne

193 critiques

Une perle cachée

Malgré son succès en Chine, le film n'a pas eu droit à une diffusion dans les salles françaises, ce qui est vraiment dommage. N'ayant pas été doublé en français, je n'ai pu le voir que dans une VO...

le 29 janv. 2023

Black Butler

Black Butler

9

Le-Chat-Nonne

193 critiques

Une série remarquable !

Black Butler est une série vraiment excellente ! Déjà, les graphismes sont magnifiques et collent très bien avec le thème de l'histoire. Le fond de 19e siècle anglais s'allie également très bien avec...

le 11 mai 2017

Destination finale -  Bloodlines

Destination finale - Bloodlines

7

Le-Chat-Nonne

193 critiques

Plus que du réchauffé

Destination Finale, c’est avant tout une saga horrifique qui s'est toujours contentée du strict minimum. Si le premier opus pouvait séduire par son concept original et une mise en scène correcte, les...

le 17 mai 2025