Pas facile de parler d'un des films qu'on aime le plus. Intimidant, même. Depuis des années, il est dans mon top 3 des films coréens.
Alors, je vais faire simple. J'aime ce film parce que :
- malgré son titre, c'est un polar crépusculaire, profondément mélancolique. Dès les premières notes funèbres et puissantes de la B.O., dès cette aube où se découpent des silhouettes masculines immobiles sur un bateau en pleine mer, dès le plan sur le visage grave de Lee Jung-jae, on sent que la tragédie est en marche.
- c'est un film sur la solitude. Dans cette course au pouvoir qui rend tous les hommes fous, chaque homme est seul. L'amitié, la fidélité sont des illusions et la trahison est inévitable. Le héros est encore plus isolé, prisonnier de son secret, tiraillé entre amitié et devoir.
- c'est un polar d'une élégance folle, grâce à la photo et la lumière magnifiques. Et les acteurs sont tellement beaux !
- la réalisation est admirable. Park Hoon-jung sait faire monter la tension dans un lent crescendo, en alternant des affrontements verbaux entre deux protagonistes et des déchaînements de violence en groupe. Il sait filmer les scènes intimistes comme les scènes de foule. Il parvient à un lyrisme inouï dans certaines scènes. Il tire le meilleur de ses acteurs - et quels acteurs !
- la musique de Jo Yeong-wook est sublime. Ecoutez le morceau qui accompagne la bagarre dans le parking souterrain... Tellement simple, mais d'une efficacité redoutable. On peut la réécouter sans le film, comme une symphonie.
- il contient quelques scènes d'anthologie. il reprend des scènes iconiques en les sublimant. Même si on pense à "Old Boy", je pense que l'affrontement sauvage à la batte de baseball et à l'arme blanche dans le parking souterrain n'a aucun équivalent sur le plan émotionnel et esthétique. Le lent travelling qui suit la mêlée hurlante vers l'ascenseur puis les plans aériens dans la cabine d'ascenseur exiguë resteront une référence.
De même, les deux scènes de torture dans l'entrepôt n'ont rien d'original sur le papier, mais le mec rempli de béton avec l'entonnoir dans la première et la longue tension sadique entre Hwang et Lee dans la deuxième leur apportent une autre dimension.
- il n'abuse pas de la violence. Finalement, il y a peu de scènes réellement violentes. La violence est plutôt brève et seul le résultat sanglant est montré (voir les multiples exécutions finales). En revanche, quand elle est montrée, comme dans les longues scènes de l'entrepôt et de la bagarre dans le parking souterrain, elle est extrême, sans être forcément frontale. Quand Jung Chung décapite la "taupe", c'est en hors champ, mais la scène est insoutenable à cause du son. D'ailleurs, elle passe autant par le son que par l'image.
- j'aime Hwang Jung-min. Charismatique et tout-terrain. Son personnage est lumineux, drôle, cabotin, enfantin, féroce, exubérant, imprévisible, sadique, charmeur. Il aime offrir des cadeaux, en particulier des contrefaçons voyantes, et porter ses chaussures sans chaussettes. Il est inoubliable. Regardez son arrivée spectaculaire en claquettes à l'aéroport ou son regard et son sourire terrifiants dans la scène de l'entrepôt...
- j'aime Lee Jung-jae. Charismatique et tout-terrain. Les acteurs coréens le sont décidément tous. Très sobre aussi et élégant. Personne ne marche comme Lee Jung-jae. Dans le rôle de Ja-sung, il est sombre, introverti, tourmenté, presque muet et déchirant. Une bombe à retardement.
- j'aime Choi Min-sik et Park Sung-Woong, parce qu'ils sont charismatiques et tout-terrain, comme tous les acteurs coréens. Le lieutenant Kang est cynique, fatigué et sans pitié. Lee Jung-gu est un prédateur ambitieux qui aime manger du boeuf coréen et taper une balle de golf avant de discuter affaires dans son immense salon à ciel ouvert installé au 30e étage de son immeuble en construction. Même au moment de mourir et sans cravate, il a la classe.
- la virilité y est iconisée, exacerbée, cliché. C'est un monde (presque) exclusivement masculin. Pas de bluette à l'horizon, ni d'enfants. Comme un western italien.
- le costard noir y est roi. En mettant de côté Hwang Jun-min qui a un chic qui n'appartient qu'à lui, regardez Lee Jung-jae et Park Sung-woong. Vous connaissez des gangsters qui portent le costard-cravate aussi bien que les Coréens ? La cigarette, le briquet et la montre de luxe sont les accessoires complémentaires indispensables. Comparez avec l'allure du policier Choi Min-sik !