Amy Adams est une ex-artiste épanouie et une nouvelle maman. Elle adore son môme, mais réalise qu’en donnant la vie, elle a autodétruit la sienne. Elle fréquente un club de mamans qu’elle déteste, elle regarde avec regret les toiles blanches qui l’attendent, elle craque devant les couches sales de son gamin, sa condition de mère et femme au foyer débouche sur une saturation extrême,... Sa propre perte d’identité amorce le mécanisme : elle commence franchement à s’auto-détester. «Nightbitch» raconte cette histoire que vivent des millions et des millions de femmes. Sauf que ici, cette mère commence - au sens littéral - à se transformer en chienne...
OUI, avec cette promesse canine, le film aurait pu être plus taré, plus incisif, plus extrême. Quand on est un fan du récent «The Substance», le film de Marielle Heller peut sembler trop raisonnable pour une histoire si «bestiale» dans ses orientations. Mais Marielle Heller ne désire pas raconter/filmer la «mutation» en question, et j’ai apprécié ce choix de l’auteure. Ne voyez pas cette histoire de chienne comme l’argument principal et la promesse du film, car ici il n’est qu’un prétexte. La transformation devient un détail. J’ai beaucoup apprécié le fait que «Nightbitch» tourne à ce point et sciemment autour du pot.
Quand on découvre parent que l’on ne peut plus utiliser son temps comme bon nous semble afin de s’occuper presque exclusivement de son enfant, il y a un combat intérieur révélateur de beaucoup de souffrances : comment se retrouver soi-même, comment retrouver son couple, sans abandonner sa progéniture ?... (Re)devenir une chienne est une piste. Il s’agit du retour aux instincts primaires possiblement liés aux changements hormonaux et psychologiques suite à une grossesse. Exemple dans le film : les chiens qui «reconnaissent» l’héroïne - trois se distinguent - sont pour moi en fait ses amants que le récit n’aborde jamais frontalement !
Quand il y a un zest de body-horror dans «Nightbitch», le personnage n’est pas horrifié, il y a même une acceptation assez inattendue. La métaphore de la transformation en animal est une figure de la reconnexion à sa propre identité, sans résistance, sans peur. Et c’est d’autant plus fascinant que le statut du chien est gorgé de contradictions. Le chien est domestiqué, mais une part de lui demeure sauvage. Le chien c’est la liberté, mais sous une certaine condition.
J’ai aussi adoré quand la cinéaste fait voyager l’héroïne dans son enfance pour retracer des liens avec l’histoire personnelle de sa propre mère. Ce n’est jamais le totem central de l’histoire, mais ces éléments mère/fille abordent la nécessité de briser les cycles.
Sans aucuns artifices, Amy Adams occupe tout l’écran et livre une sacrée performance. L’actrice est géniale en desperate housewife. Il faut voir et saisir ses stupéfiants monologues intérieurs où le monde réel semble s’éteindre (comme la scène du supermarché ou celle du restaurant). Ses mots sont déchirants et fabuleux. Pour le film, Amy Adams a accepté de prendre du poids (beaucoup de poids quand on connaît l’actrice dans d’autres rôles) et de rester naturelle. Dans cet exercice de jonglage périlleux, mère humaine/animal, c’est elle seule qui donne de l’ampleur au récit et ses prises de risque sont mémorables (toutes les scènes de salle de bains !). C’est simple, Amy Adams nous offre quelques moments de grâce.
Je regrette un peu que les thématiques de l’amitié ne soit pas plus développées (l’ancien cercle d’ami-es artistes ou le club des mamans). Il y avait indéniablement beaucoup de choses à dire là-dessus. Mais je comprends la nécessité de ne pas étirer le métrage.
Etrange et inattendu, «Nightbitch» est une belle surprise.