La Norvège, sa neige, ses tempêtes de neige, ses pistes couvertes de neige, ses motoneiges, le tout filmé comme par un peintre. Nord, son antihéros dépressif modèle ancien sportif, alcoolique titrant soixante-dix degrés et pyromane à l'occasion, mais pourtant attachant comme un vieux chien pouilleux recueilli un soir d'orage, décrit comme par un ami. Road-movie, nécessairement, avec pour objet un amour perdu et un fils à découvrir, raconté comme par un grand-père à la veillée.
Il faut, pour voir à quel point le film est réussi, imaginer ses données de départ traitées par un tâcheron quelconque du cinéma indépendant français. Nord raconte une histoire. Comporte de nombreuses scènes d'extérieur. S'agrémente d'une discrète musique western. N'inclut aucune conversation à la fenêtre sur le modèle « Vois-tu, Serge, la neige est comme nos illusions. — C'est-à-dire, Ingrid ? — Tu ne peux pas comprendre, Serge ». Ne s'apitoie sur le sort d'aucun personnage. Ne comporte aucune satire sociale. Ne défend aucun message. Ne commence pas par un prologue, ne se conclut pas par un épilogue, ne traîne pas en longueur.
En plus, en guise de Pierre Arditi, un acteur très à l'aise en ours mal léché amorphe et taciturne comme un vrai dépressif, du genre à qui on veut dire de se bouger les poils en sachant que ça ne servirait à rien. Il rencontre un ancien concurrent tout aussi seul et à peine mieux remplumé ; une adolescente et sa grand-mère étouffées par la solitude, l'une curieuse comme une oursonne, l'autre méfiante comme une ourse ; un type solitaire qui se laisse dépouiller ; un type esseulé qui fait feu ; un jeune célibataire que la neige a dû esquinter comme l'air du "deep south" a tapé sur le système des cul-terreux de John Borman ou de Sam Peckinpah ; des troufions égarés là comme un renne de Noël dans "Full Metal Jacket" ; un ermite enchaîné qui vide et mange ses poissons sans couteau et ressemble à une vieille Lapone.
Un chouette film, poétique sans niaiserie et indépendant sans ennui. Évidemment, vous ne voudriez pas savoir si l'ours retrouve son ourse et son ourson.