Nos âmes d'enfants (C'mon C'mon pour le titre original) est le premier film sorti en France en 2022 que je vois (il est sorti aux USA en 2021), et autant dire que l'année cinématographique commence à merveille. On y suit Johnny, journaliste radio parti interviewer des ados dans différentes villes américaines, qui se retrouve à devoir s'occuper de son neveu Jesse lorsque sa mère Viv doit s'occuper de son ex Paul, sûrement atteint d'une maladie mentale, lorsque celui-ci fait une crise. Un lien très fort va alors se former entre Johnny et Jesse, qui vont tous les deux apprendre l'un de l'autre et se sentir plus heureux qu'ils ne l'étaient auparavant.


Pour commencer, parlons des acteurs. C'est le deuxième film que je vois avec Joaquin Phoenix (après Her, où je l'avais adoré), et cela confirme ce que j'avais entendu dire sur le talent de l'acteur, capable de jouer des rôles aussi différents que le Joker et ce rôle de vieil ours fatigué et mélancolique qui, au contact de Jesse, va affronter ses hantises du passé et retrouver le goût de la vie et le pouvoir de s'émerveiller, alors même qu'il découvre la dure responsabilité d'être un parent. Bref, tout ça pour dire que Joaquin Phoenix est tout simplement magnifique, incroyablement humain. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, il se fait dépasser par le tout jeune Woody Norman, époustouflant de naturel, de justesse et de vivacité enfantine, émouvant ou drôle quand il le faut, passant du rire aux larmes ou combinant les deux avec une facilité déconcertante, la véritable révélation du film. Les seconds rôles ne sont pas en reste, Gaby Hoffman en tête, très forte dans le rôle de la mère épuisée et dépassée par les évènements.


Ces personnages déambulent dans des paysages (notamment des paysages urbains) superbement filmés, dans un noir et blanc sublime. On dirait que Mike Mills essaie de capter la beauté cachée des lieux, de montrer les paysages des Etats-Unis, de Los Angeles à New Orleans en passant par New York.
Car c'est un portrait des Etats-Unis que Mike Mills essaie de nous dépeindre, à travers justement ses paysages de rues et ses plans contemplatifs de villes, à travers le voyage qu'entreprennent Johnny et Jesse à travers le pays, à travers surtout les interviews des ados, de vraies interviews menées par Joaquin Phoenix et Molly Webster, qui est réellement journaliste radio dans la vraie vie. Le film a d'ailleurs été dédié à Devante Bryant, 9 ans, l'un des enfants interrogés durant le film, qui a été tué après le tournage par une balle perdue. Il y a donc une part documentaire qui fait de ce film un portrait sensible des USA actuels.
Ces interviews d'adolescents introduisent une autre part très importante du film. Les adolescents interrogés parlent d'avenir et de ce que ce mot leur inspire. Ils parlent de choses sombres mais aussi d'espoir. Ils parlent de la vie, et le film ne cesse de parler de la vie. Des sentiments ressentis, de la joie, de la peine, de l'amour. Des évènements qui jalonnent la vie, des imprévus, notamment abordés dans la scène qui donne son titre original au film ("C'mon C'mon", abréviation de l'anglais "Come on, come on", ici dans le sens d'aller au travers des épreuves de la vie). Le film ne cesse de parler de tout ça, vu à travers les yeux d'un enfant (Jesse), des adolescents interviewés, très matures pour leur âge, et des adultes Johnny et Viv, de filmer des instants de vie entre Johnny et son neveu, leurs jeux, leurs joies, leurs peurs, leurs préoccupations et inquiétudes. La rencontre de ces deux personnages blessés, le premier par son divorce et sa relation houleuse avec sa soeur, le second par l'absence du père, malade mental, et par l'absence momentanée de sa mère (Jesse joue d'ailleurs sans arrêt à être un orphelin dont Johnny ou Viv doivent s'occuper). Ces deux figures vont se heurter, se faire du mal (les questions indiscrètes de Jesse, le travail qui pousse Johnny à renvoyer Jesse chez lui à un moment du film), mais aussi beaucoup de bien. Johnny va réapprendre à sourire, à être heureux, à s'émerveiller tel un enfant (ce qui donne une explication au titre français, qui semble pourtant assez niais) et Jesse va momentanément trouver en son oncle une figure paternelle ou tout du moins un ami, lui qui "passe son temps avec les adultes".
Le film parle enfin, et c'est sûrement le point le plus important, du fait d'être un parent. Une évolution logique : le réalisateur, Mike Mills, parlait dans ses films précédents de son père (dans Beginners, avec Christopher Plummer, qui reçut un oscar du meilleur second rôle pour ce film) et de sa mère (20th Century Women, avec Annette Benning). Il prend maintenant le point de vu de l'adulte, du père (même si ce rôle est ici assumé par l'oncle), et raconte la difficulté d'être parent. Johnny, qui n'a jamais eu d'enfants, découvre du jour au lendemain ce que c'est d'être père, comme Jesse aura des difficultés à l'accepter comme tel. Il a beaucoup de difficulté à concilier cette responsabilité et son travail, demandant tout le temps des conseils à sa soeur, se couchant très tard le soir, ce qui lui donne quelques frayeurs lorsque Jesse disparaît dans la rue ou dans les rayons d'un magasin, au point de vouloir renvoyer Jesse chez lui. Mais il finira par renoncer à cette idée, et la joie de s'occuper d'un enfant, de le faire prendre son bain, de jouer avec lui. Et la mère de Jesse, Viv, elle, est tiraillée entre son devoir de mère et celui de rester aux cotés de son ex le temps qu'il se remette. Mike Mills s'est inspiré de lui-même et de sa femme pour les personnages de Johnny et Viv.


Tout ces thèmes sont appuyés par les magnifiques textes qui accompagnent le film, admirablement choisis, notamment Mothers : An Essay on Cruelty and Love de Jacqueline Rose, sur la difficulté d'être mère, par la musique douce et planante du groupe The National, et par les flash-back plutôt réussis, mais aussi par les expérimentations touchantes de Jesse avec le matériel de Johnny, par les dialogues emplis d'espoir et d'humanité et par les confidences que l'oncle livre à son micro le soir, rendant le personnage encore plus humain, complexe et touchant.


Si il fallait donner à ce film éminemment puissant et émouvant, qui m'a mis plus d'une fois les larmes aux yeux, un défaut, ce serait que, comme beaucoup de films de ce genre, il est peut-être un poil trop long, même si deux heures ce n'est pas la mer à boire. Bref, je vous conseille ce film si vous voulez rire, pleurer, vous émerveiller et voir de bons acteurs en action.


Pour en savoir plus sur le réalisateur ou le tournage :
https://www.allocine.fr/film/fichefilm-277463/secrets-tournage/
https://letterboxd.com/journal/mike-mills-is-a-pussy/

augustemars
10
Écrit par

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Le 30 janvier 2022

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4 commentaires

Nos âmes d'enfants
JorikVesperhaven
4

L'exemple type du film d'auteur intello intéressant sur le papier mais désespérément chiant à l'écra

Mike Mills nous présente certainement son film le moins réussi et surtout le plus rébarbatif. Il fait partie de ce que l’on pourrait appeler la nouvelle vague du cinéma indépendant américain avec...

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Nos âmes d'enfants
NickMira
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L'impression de voir une pub Apple de 2h

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augustemars
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C'mon ! C'mon ! C'mon !

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