Nos Soleils (Alcarràs, 2022) de Carla Simón est un film solaire en apparence, mais profondément mélancolique dans sa structure intime. Après ÉtÉ 93, Carla Simón abandonne l’individuel pour l’ampleur d’un collectif : une famille, une communauté.

Derrière le prétexte d’un drame agricole : la fin d’un verger familial suite à la vente du terrain pour y installer des panneaux solaires. Nos Soleils articule une réflexion politique sur l’extinction d’un monde paysan et la disparition d’une mémoire incarnée dans les gestes, les outils, les routines. Le film est profondément européen dans son fond : il évoque la dégradation des campagnes par les impératifs économiques, l’illusion écologique de certaines "solutions" industrielles, et le basculement d’un monde horizontal (la terre, la famille, la transmission) vers un monde vertical (le profit, la rupture, l’exploitation).

Tout le projet esthétique du film tient dans l’évitement du dramatique. Ce n’est pas un film de soulèvements, c’est un film de silences qui s’accumulent, de non-dits qui fissurent peu à peu l’unité du groupe.

Ce choix formel est fort : le drame se vit à bas bruit, dans la routine qui résiste, dans le travail répété qui devient inutile, dans les gestes agricoles qui n’auront plus lieu d’être. Cette sécheresse émotionnelle crée un puissant contrepoint à la lumière méditerranéenne omniprésente. Le soleil, dans Alcarràs, éclaire ce qui s’éteint.

Contrairement à son dernier film, le point de vue n’est plus resserré sur un seul personnage : ici, la caméra circule entre les membres d’une famille élargie, captant la diversité des âges, des positions sociales et affectives. Cela permet une cartographie sensible des générations, de leurs rêves divergents, de leurs illusions communes. Et surtout : de leur incompréhension mutuelle.

Les enfants rêvent, les ados s’échappent, les anciens s’enracinent, et au centre : le père, Quimet, qui tente de maintenir une autorité en ruine.

Tout le film peut être lu comme un rituel raté de transmission. Les vergers, les terres, les savoir-faire, le langage même : tout cela devait être hérité. Mais la modernité capitaliste empêche cette continuité. Le père travaille pour que les enfants n’aient pas à reprendre sa vie. Les enfants veulent partir, ou transformer. Et personne ne se comprend.

Le titre Nos Soleils est magnifique : pluriel, possessif, lumineux. Il dit ce qui nous éclaire mais ne nous appartient pas tout à fait, ce qui se partage et se perd.

cadreum
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le 21 avr. 2025

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