Se réclamer héritier des maîtres tout en prétendant à une voix singulière est un exercice périlleux : il exige d’équilibrer révérence et émancipation. À cet égard, le parcours de Robert Eggers apparaît révélateur. D’abord salué pour l’acuité de son regard et la densité de ses univers dans The Witch, il semblait déjà, avec The Lighthouse, céder à une tentation formaliste qui finissait par supplanter la substance. Cette inclination s’accentuait encore dans The Northman, où la démesure esthétique confinait à une certaine complaisance.
Dès lors, s’attaquer à Nosferatu pouvait sembler une entreprise plus sûre : l’ossature narrative, solidement ancrée dans l’histoire du cinéma, a déjà servi de matrice aux visions les plus diverses — l’angoisse expressionniste de F. W. Murnau, la rêverie mélancolique de Werner Herzog, ou encore l’emphase opératique de Francis Ford Coppola. Pourtant, loin de libérer Eggers, cet héritage semble l’avoir contraint. Lui qui bâtissait jusque-là des mondes autonomes paraît ici écrasé par la monumentalité d’un mythe dont il épouse scrupuleusement les contours.
Cette déférence excessive confère à l’ensemble une rigidité paradoxale. Le récit progresse avec un sérieux presque cérémoniel, comme figé dans une liturgie dont chaque étape serait immuable. Seule la présence de Willem Dafoe introduit une salutaire dissonance, insufflant une légèreté bienvenue au cœur d’un dispositif autrement austère. Les personnages, quant à eux, semblent dépossédés de leur libre arbitre, réduits à des figures manipulées par une mise en scène certes maîtrisée, mais tendue vers un effet d’hypnose qui les prive de chair et de vitalité. À mesure que le récit s’assombrit, certaines séquences évoquent davantage la possession démoniaque d’un L'Exorciste que les raffinements du gothique.
On ne saurait toutefois nier la splendeur plastique de l’entreprise. Chaque plan témoigne d’un soin extrême, comme si Eggers cherchait à renouer avec une iconographie primitive : villages puritains, paysages désolés, étendues neigeuses où affleure une inquiétante étrangeté. Le cinéaste retrouve alors, par éclairs, la puissance qui faisait sa singularité — notamment dans la séquence du carrosse surgissant de la forêt, moment suspendu où l’image oscille entre gravure animée et hallucination picturale. Mais ces fulgurances restent isolées, vite réabsorbées par une mécanique narrative trop convenue. Les procédés du genre s’enchaînent sans véritable réinvention, et l’ensemble finit par produire une distance, voire une indifférence, à l’égard de figures dramatiques qui peinent à exister.
La plus grande déception réside sans doute dans la figure même de Nosferatu. Longtemps dissimulé, réduit à une présence vocale aux accents presque mythologiques — qui tient moins du surgissement des ténèbres intérieures que d'une figure spectrale, purement allégorique —, il demeure une entité désincarnée. Ombres portées, silhouettes griffues, apparat cadavérique : autant d’attributs qui, loin de nourrir une véritable incarnation, reconduisent une iconographie attendue. Le vampire se voit ainsi relégué au rang de pur symbole, simple vecteur d’un mal indifférencié.
En contrepoint, le personnage d’Ellen, interprété avec une intensité remarquable par Lily-Rose Depp, concentre les enjeux les plus stimulants du film. À travers elle, Eggers esquisse une réflexion sur le désir féminin, sa répression et sa charge subversive dans un cadre puritain. Le récit trouve alors une densité inattendue, notamment dans ses derniers mouvements, où les corps — longtemps niés — accèdent enfin à une forme de vérité. Cette dimension charnelle, mêlée à une symbolique de la contagion, confère au film une portée presque allégorique : celle d’une société terrifiée par ce qu’elle refoule.
Mais cette audace demeure entravée par la prudence excessive du cinéaste. À l’image de ses personnages prisonniers d’un ordre moral oppressant, Eggers semble incapable de rompre avec le modèle qu’il révère. En s’interdisant toute véritable transgression, il livre une œuvre appliquée, érudite, mais fondamentalement entravée — comme si, à force d’admirer ses maîtres, il avait renoncé à leur désobéir.