Eggers récupère le film de Murnau mais décide d’en étouffer les personnages, de recentrer le cadre parce qu’il faut des belles lignes, de désaturer les couleurs, de vider l’air des décors, de ralentir le rythme pour que chaque plan pèse une enclume, puis d’ajouter des violons et des basses en continu pour alourdir le tout. Des méthodes de flic dont on a l'habitude : rien de tel que le mal par le mal pour filer les chocottes, voici le crédo des cinéastes d’horreur contemporains qui se prêtent au jeu de l’autorité pour faire trembler leurs groupies. Au-delà d’en juger les effets, ce qui saute aux yeux c’est que la mise en scène se méfie d’elle-même et du cinéma en général. On ne peut appliquer l’ordre si on doute de la loi : là où Murnau se contentait du très beau plan sur l’ombre du vampire qui monte les escaliers, Eggers, craintif, décide de le répéter 5 ou 6 fois ; là où Murnau signifiait sans ambiguité la violence de l’emprise par quelques gestes simples, une main sur les yeux, une silhouette qui s’approche etc., Eggers décide de filmer trois scènes de sexe volontairement trop crues avec une femme possédée, un cadavre et un vampire pestiféré. Ces scènes ne sont pas à jeter en soi, j’entends qu’on puisse trouver belle la conclusion entre Ellen et Nosferatu ; mais elles témoignent de cette méfiance en son art déguisée par l’illusion du savoir-faire. Il ne s’agit pas d’audace, mais de la perte de foi d’un cinéaste qui fuit l’autonomie du réel. On pourrait objecter que le film existe dans le regard austère du comte Orlok ; l’argument ne marche pas, car Orlok est justement un être désirant qui aspire la vie, et il faudrait donc montrer à la fois le désir et la vie avant d’être aspirée - ce que fait Murnau et que Eggers évite constamment, par peur de se confronter à la difficulté de filmer l’énergie vitale quand on a fini de tripoter ses joujous sous hypnose.