Avec ce nouveau film, Robert Eggers ne s'empare pas seulement d'un mythe du fantastique à travers la figure du vampire. Il s'attaque à un mythe proprement cinématographique. Nosferatu n'est pas Dracula. C'est avant tout la créature née du plagiat de Murnau, une anomalie devenue une légende du septième art. Peu de monstres appartiennent autant à l'histoire du cinéma lui-même.
Après trois premiers films qui avaient démontré une maîtrise technique impressionnante, Eggers s'attaquer à cette figure de Nosferatu. D'autant plus que les précédents Nosferatu avaient chacun proposé une lecture singulière du mythe. Celui de 1922 faisait du vampire une incarnation du mal, de la maladie et de la mort. Celui de Herzog en 1979 transformait la créature en une âme condamnée à la solitude, prisonnière d'une existence sans fin. Cette nouvelle version déplace encore le regard. Dans la lignée d'Entretien avec un vampire ou de Twilight, le vampire devient un objet de désir, mais aussi une figure de l'obsession et du traumatisme.
La première apparition du vampire est liée à l'agression d'Ellen, incarnée par Lily-Rose Depp. Le sous-texte est clair. Nosferatu n'est plus seulement une créature surnaturelle, il devient l'incarnation d'une blessure intime, d'un traumatisme qui continue de hanter le personnage, celle du tonton qui n'aurait pas du entrer dans la chambre de sa nièce.
Sur le plan formel, le film est plaisant. Cadres composés avec précision, ombres profondes, photographie monochrome, design sonore assourdissant. Eggers déploie tout son savoir-faire pour reconstruire un univers gothique d'une grande richesse visuelle. Il reprend l'histoire traditionnelle de Nosferatu avec une mise en scène contemporaine qui ravira les amateurs de précision technique.
Mais c'est précisément là que le film trouve sa limite. Derrière la splendeur des images, il peine à faire naître une véritable émotion. J'ai traversé le film avec le sentiment de contempler une succession de tableaux magnifiques sans jamais parvenir à être réellement touché. La forme semble avoir absorbé tout le reste. C'est donc la fameuse coquille vide.
Cette impression vient aussi des personnages. Lily-Rose Depp ne parvient jamais vraiment à donner corps à cette femme bourgeoise du XIXe siècle. Son interprétation crée une distance étrange, comme si Ellen appartenait moins à cet univers qu'à celui de l'instagrameuse. Quant à Nosferatu, la déception est encore plus grande. La bande-annonce laissait imaginer une présence abstraite, presque invisible, une incarnation du mal impossible à saisir. Mais dès sa première apparition, le mystère disparaît. La faute notamment à son design avec cette moustache ridicule.
Le problème d'Eggers est peut-être là. À force de respecter le mythe, il ne parvient jamais à véritablement le transformer. Trop attaché aux formes anciennes du récit fantastique, il continue de situer ses histoires dans des époques révolues, comme si ces légendes ne pouvaient exister ailleurs. Il convoque une grammaire cinématographique classique qu'il sublime par une maîtrise technique exceptionnelle, mais cette virtuosité finit par ressembler à un exercice de style.
Le dernier plan cristallise cette limite. Eggers cherche la poésie macabre, le tableau funèbre censé inscrire son film dans la grande tradition gothique. Mais cette beauté semble davantage fabriquée que ressentie.