Un chef-d'oeuvre (malade) du cinéma japonais
"Ukigumo" : "Nuages flottants", ou peut-être : "Nuages à la dérive". Le titre correspond parfaitement aux trajectoires évasives et indécises des deux personnages, Yukiko et Kengo, amants pendant la seconde guerre mondiale (ils se trouvaient en Indochine), qui se retrouvent au Japon après la défaite.
Cependant, il ne faut pas se fier entièrement à son titre : Nuages Flottants est un film sans concession et, quelque part, un film malade, infecté, fiévreux, comme l'écrit Jean Narboni, qui serre le cœur et le met au défi de manière inattendue.
C'est d'abord une peinture forte et parfois violente de la maladie des sentiments, comme disait justement Antonioni : ceux, alternant, vacillant, des deux amants - quoique l'héroïne, personnage central du film (la merveilleuse Hideko Takamine, actrice fétiche de Naruse), fasse preuve en l'occurrence d'une invincibilité et d'une obsession maladive dans son amour qui donne en partie au film sa température tourmentée et vertigineuse.
Mais c'est peut-être surtout cette maladie du temps (qui s'immobilise, se répète, s'égare, revient), de l'action (réduite et souvent mise en échec), et des images, dans ce magnifique et sombre noir et blanc (sorte de long Nocturne sévère mais puissant), qui impressionne, trouble, contamine, monte aux yeux comme un parfum souffrant et capiteux à mesure que le film avance.
C'est enfin un grand film malade, comme disait Truffaut, chef-d'oeuvre brut et presque étrange dans l'œuvre de Naruse, qui impressionna fortement Ozu, et l'ensemble des cinéphiles japonais.
Il faut peut-être en rabattre un peu, mais un peu seulement. Il y a effectivement du mélo, du répétitif, du flash-back, de l'amour impossible dans ce film, et c'est sans doute ce qui rebutera un grand nombre de ses spectateurs, mais il me semble que la retenue et la délicatesse sobre de la caméra de Naruse, mêlées à une sorte d'exigence de réalisme et de vrai empêche toujours le film de tomber dans le larmoyant. L'exigence de réalisme, chez Naruse, peut prendre suivant les films différents aspects ; elle me semble ici appliquer à la lettre cet adage qu'on pourrait tirer de l'œuvre de Clément Rosset, et qui la résumerait d'ailleurs en partie : "Plus c'est cruel, plus c'est réel".
Quiconque a apprécié Nuages Flottants sait bien pourtant que ce que je viens de dire est insuffisant : il reste quelque chose d'inqualifiable, un je-ne-sais-quoi, comme une palpitation lancinante et désespérée qui soulève le film, et qui ne nous laisse pas tout à fait tranquille. Disons-le alors d'un mot : Nuages Flottants pose problème, et d'autant plus me semble-t-il que nous ne sommes peut-être plus habitués, de nos jours, à ce qu'on nous peigne aussi franchement et crûment la vie (du moins, une partie d'elle) au cinéma. Après tout, on pourrait dire que comme la plupart des films de Naruse, Nuages Flottants ne ment pas, et c'est à mon sens le plus beau compliment qu'on puisse faire à un film.