Plus que d'aucuns connaissent de Jean Eustache son film-monstre et scandale cannois de l'an 1973 : le passionnant et copieux La Maman et la Putain, bloc filmique de plus de trois heures suivant les errances oisives et bohèmes d'un Jean-Pierre Léaud dans le Paris de Saint-Germain des Prés. Probable chef d'oeuvre du cinéma français post-Nouvelle Vague le film sus-cité équivaut presque à l'arbre cachant la forêt filmographique, anarchique mais intrigante du cinéaste mort prématurément au début des années 80.
Deux avant auparavant Eustache signe un film tout bête dans le cadre ultra-réduit de son habitacle en filmant sa grand-mère maternelle en temps réel sur une durée de près de deux heures : l'infatigable Odette Robert, mémé tour à tour attachante mais aussi un peu agaçante déblatérant à la demande de son petit-fils au sujet de ses souvenirs d'enfance et plus récents pratiquement sans aucune interruption.
Ça parle, ça parle et ça parle encore et encore dans ce Numéro Zéro, petit film tourné à la maison par un cinéaste plus qu'à l'écoute de son aïeul. La touchante et éreintante Odette s'y livre à un accouchement de la parole des plus exténuants, nous prenant en otage malgré la beauté et la simplicité du dispositif de Jean Eustache ; le film ne fut - par ailleurs - jamais distribué ni sorti en salles du vivant du réalisateur, authentique documentaire intimiste en perpétuel mouvement oratoire. Témoignage inductif de nos ancêtres du Siècle dernier Numéro Zéro part de ce cas particulier pour mieux faire l'effet d'un miroir-passéiste à l'encontre de nos propres familles : secrets et hontes familiales, verve surannée, petites manies de vieilles personnes... Le film est d'un inégal intérêt de par son rythme trop chargé de paroles parfois pas très éloignées du radotage un rien rédhibitoire.
Un film qui séduit davantage pour sa démarche que pour son efficacité, preuve que Jean Eustache n'est pas l'homme d'un seul et unique film, n'en déplaise aux aficionados de son dantesque La Maman et la Putain. A voir pour peu que l'on puisse en apprécier l'épreuve a minima.