Le sens de la contradiction
En décrétant qu'il avait fait un film dont les 5 segments pouvait être vu dans n'importe quel ordre, Erik Lochen invente un nouveau genre : le vrai faux film virtuel. Car on est en 1972, et à l'époque le DVD n'existe pas, donc pour le spectateur de cinéma cela ne change finalement pas grand chose au moment de la projection : lui ne verra qu'une seule version du film. Seulement voilà en même temps ça change tout : il y a le film qu'il voit et celui qu'il pourrait voir. A partir du moment où il connait le système mis en place, c'est comme si l'imagination de celui qui regarde court-circuitait le récit : il ne s'agit pas seulement de comprendre ou de ressentir, mais tout d'un coup de se demander ce qu'on verrait si on le voyait dans un autre ordre. Sans que cet autre ordre ne soit jamais défini clairement dans l'esprit du spectateur puisque, lorsqu'il voit le film pour la première fois, il ne peut pas savoir ce qui viendra ensuite, mais serait venu avant s'il l'avait vu avec une autre distribution. Vous ne me suivez plus du tout ? Normal, si ça se trouve ma critique doit peut-être se lire dans un autre ordre que celui-là.
Pour corser le tout, le film que l'on voit raconte le tournage d'un film qui, comme nous l'explique son réalisateur au début, repose sur le même principe qu'Objection. Enfin un début qui aurait pu être à la fin, remarque-t-on soudain, en comprenant qu'alors on n'aurait pas compris la même chose. Et nous voilà embringué dans un tournage assez chaotique et décousu, comme le sont toujours tous les tournages, à ne plus trop savoir ce qui ressort de la fiction interne ou du récit cadre. Surtout qu'à ce stade du film, on continue à essayer d'élaborer tous les autres films qu'on n'est pas en train de voir. Satanée continuité.
Tout ça, évidemment, pourrait confiner à l'exercice de style ou à l'objet bêtement conceptuel, mais heureusement Lochen n'est pas un froid expérimentateur. Si la structure est mathématiquement calculée, et le discours iconoclaste toujours présent, derrière cette façade un brin expérimentale se cache de très jolis moment de cinéma : un vrai rapport à la nature, un très chouette panel de personnages, des cadres ingénieux qui mêlent les deux plans diégétiques avec élégance, sans oublier une vision assez drôle du monde du 7e art, et (pour une fois) je sais de quoi je parle.
Serait-ce que les films qu'on se raconte sont toujours plus beaux que ceux qu'on voit ?
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