Si la vie était bien faite, Wes Anderson se ferait écraser demain par un bus. Ou bien recevrait sur le crâne une bûche tombée d’on ne sait où qui lui ferait perdre à la fois la mémoire et l’envie de faire du cinéma. Pour finir en beauté, avec ce Grand Budapest Hotel en guise de testament.


C’est qu’enfin tout y est, à sa place, les engrenages tournent sans grincer, mécanique subtile et malicieuse, qui ne cherche même pas à se dissimuler puisque de la voir fonctionner si bellement fait partie du plaisir. Mais alors ? Et si chaque film jusqu’ici n’avait été pour Anderson qu’une expérience sur un point donné, comme ces virtuoses qui peuvent répéter mille fois le passage d’une note à l’autre pour s’assurer un doigté parfait : la fantaisie de la Vie Aquatique, les histoires intriquées de Tenenbaum, l’exotisme de Darjeeling, les stratégies de Mister Fox, les fugues et les fuites de Moonrise Kingdom, dessinent soudain les pièces d’un puzzle qui s’assemblent sous nos yeux écarquillés. Au bout de toutes ces années de tâtonnements, Wes est prêt : une main de fer dans un gant de velours, le spectacle peut commencer.


Et quel spectacle ! A pousser aussi loin son obsession du tableau parfait, des détails foisonnants et réglés au cordeau, à reléguer dans les limbes le monde tel qu’il est pour ne montrer que ce qu’il aurait dû être, Anderson risquait de se prendre un mur en pleine figure. Ou bien de réussir le pari le plus magique du cinéma : nous faire, pour quelques dizaines de minutes, redevenir petit enfant. Parler à cet être apeuré et triomphant, fragile et tête à claque, boudeur, capricieux, écorché vif, rêveur, idéaliste, généreux, naïf, qui se cache au fond de nos entrailles, n’acceptant ni de partir une bonne fois pour toute, ni de faire la paix avec nous. Certains créateurs l’étouffent, d’autres l’ignorent, il en est qui cherchent à l’éduquer, à l’endormir, à le brusquer, à le culpabiliser. Quelques uns même à force de tours hypocrites et de poses mercantiles tentent de lui parler d’une voix mielleuse pour mieux le violer. Wes non. Equilibriste casse-cou, toujours sur le fil prêt à casser qui sépare le ridicule du poétique, l’artificiel de l’enchantement, il jongle en le regardant, cet enfant. Dans les yeux, comme pour lui dire sans parler : viens, j’ai compris. Tu vas rire et pleurer, courir, sauter, trembler ou frissonner, t’essouffler, t’esclaffer, te bâfrer, jusqu’à l’étourdissement, pour que te revienne le gout de cette chose si douce : l’insouciance. Si douce et si cruelle, puisque pour s’épanouir pleinement, elle ne peut naître qu’au coeur des pires brasiers.


Pour arriver à ça il faut, plus que le talent je crois, la grâce. Cette chose délicate et incompréhensible, qu’on ne peut ni acheter ni vendre. Ni expliquer, ni transmettre, ni reproduire. Peut-on même la garder ? Ça m’étonnerait… L’avenir nous le dira. Si la vie était bien faite, Wes s’arrêterait là. Mais si la vie était bien faite, le cinéma n’existerait pas.

Chaiev
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de coeur et l'a ajouté à sa liste - Le théorème Torpenchaiev

Le 27 février 2014

261 j'aime

36 commentaires

The Grand Budapest Hotel
Sergent_Pepper
8

Le double fond de l’air est frais.

Lorsque Wes Anderson s’est essayé il y a quelques années à l’animation, cela semblait tout à fait légitime : avec un tel sens pictural, de la couleur et du réaménagement du réel, il ne pouvait que...

Lire la critique

il y a 8 ans

217 j'aime

23

The Grand Budapest Hotel
Veather
9

Read My Mind #2 : The Grand Budapest Hotel

Ami lecteur, amie lectrice, bienvenue dans ce deuxième épisode de RMM (ouais, t'as vu, je le mets en initiales, comme si c'était évident, comme si c'était culte, alors qu'en vrai... Tout le monde...

Lire la critique

il y a 8 ans

174 j'aime

51

The Grand Budapest Hotel
guyness
9

Anderson hotel

Comme tout réalisateur remarqué, Wes Anderson compte quatre catégories de spectateurs: les adorateurs transis, les ennemis irréductibles, les sympathisants bienveillants et, beaucoup plus nombreux,...

Lire la critique

il y a 8 ans

153 j'aime

68

The Grand Budapest Hotel
Chaiev
10

Le coup de grâce

Si la vie était bien faite, Wes Anderson se ferait écraser demain par un bus. Ou bien recevrait sur le crâne une bûche tombée d’on ne sait où qui lui ferait perdre à la fois la mémoire et l’envie de...

Lire la critique

il y a 8 ans

261 j'aime

36

Rashômon
Chaiev
8
Rashômon

Mensonges d'une nuit d'été

Curieusement, ça n'a jamais été la coexistence de toutes ces versions différentes d'un même crime qui m'a toujours frappé dans Rashomon (finalement beaucoup moins troublante que les ambiguïtés des...

Lire la critique

il y a 11 ans

254 j'aime

23

Spring Breakers
Chaiev
5

Une saison en enfer

Est-ce par goût de la contradiction, Harmony, que tes films sont si discordants ? Ton dernier opus, comme d'habitude, grince de toute part. L'accord parfait ne t'intéresse pas, on dirait que tu...

Lire la critique

il y a 9 ans

240 j'aime

74