Old joy de Kelly Reichardt, est un road movie qui aurait pu être un film de plus sur deux vieux copains qui renouent le temps d’un week-end dans les bois de l’Oregon. Sauf qu’ici, rien ne se passe comme prévu, et c’est précisément là que tout se joue. Pas de drame, pas de réconciliation tonitruante, pas même de véritable conversation : juste une gêne et quelques rires forcés. Kelly Reichardt filme l’amitié sans avoir besoin du geste pour le montrer. La vraie matière, c’est l’intervalle. Ce qui n’est pas dit. Ce qui affleure dans le regard de Mark quand Kurt se lance dans une tirade new age près d’une source chaude. Le film tient moins de la chronique que de la chambre d’écho : chaque silence pèse, chaque paysage absorbe ce que les mots ne savent plus porter.
L’originalité tient à cette radicale économie de moyens. Là où d’autres cinéastes auraient saturé l’image de symboles ou de lyrisme, Kelly Reichardt se contente de quelques plans fixes, d’une lumière douce et du travail d’un acteur aussi magnétique que fantomatique : Will Oldham, alias Bonnie Prince Billy. Kurt est le cœur battant et désaccordé du film, celui par qui l’épiphanie arrive sans prévenir, dans une phrase murmurée, presque honteuse, qui révèle soudain la faille immense sous la balade. Ce n’est pas un film sur la perte de l’amitié, mais sur sa persistance à vide. Sur ce qui reste quand il n’y a plus rien à se dire.
Old joy est un film qu’on n’apprivoise pas, on s’y abandonne. Sa durée ramassée, son rythme en apnée, sa bande-son signée Yo La Tengo, tout ici semble conçu pour désarçonner ceux qui attendent qu’on leur raconte une histoire. Mais pour les autres, ceux qui acceptent de flotter dans cet entre-deux mélancolique, c’est une révélation. Une œuvre discrète, presque secrète, qui trouve sa puissance dans ce qu’elle tait. Et au bout du chemin, une source chaude où tremper ses pieds. Et comprendre, l’espace d’un instant, ce que ça signifie d’être là, ensemble, sans plus rien avoir à prouver.