Annonçant clairement la couleur, avec un titre qui évoque volontairement les fresques les plus ambitieuses du cinéma qu'il affectionne, et un casting de luxe, Tarantino nous propose une ballade dans le Hollywood à deux faces de la fin des 60s, où ceux qui comptent de plus en plus croisent sans les voir ceux qui comptent de moins en moins, et où il n'y a parfois que quelques choix de carrière entre les bunny parties au Playboy Mansion et le whisky cheap en solitaire.
Réjouissant, est-on en droit de se dire; on va en prendre plein la tronche pendant presque 3h, ça va rentabiliser le prix de la place, et on va se régaler d'anecdotes naturalistes sur le cinéma entre deux plaisirs coupables à base de violence gratuite.
Sauf qu'il s'agit de Tarantino, qu'il ne fait rien comme tout le monde, n'a plus rien à prouver, et se fout pas mal de nos attentes.
Sans trop en révéler sur l'intrigue, que les bandes-annonces se gardent de dévoiler avec un soin appréciable, on peut dire que l'histoire constitue à faire converger deux arcs narratifs. Le premier, fictionnel, met en scène la crise existentielle de Rick Dalton (joué avec un plaisir évident par DiCaprio), acteur de série B alcoolique confronté à la perspective d'un déclin de sa carrière, et flanqué de sa doublure/homme-à-tout-faire/compagnon de cuite, interprété par un Brad Pitt qu'on a rarement vu aussi à l'aise, c'est dire. Le second, ancré dans une réalité désormais à la croisée de la pop culture et du fait divers sordide, dessine le quotidien du couple Roman Polanski / Sharon Tate, de leur entourage, ainsi que de la communauté hippie de Charles Manson qui viendra interrompre un peu brutalement leur quotidien un soir d'août 69.
Commençons par évacuer quelques évidences, pour qu'il n'y ait pas de malentendus dans ce qui va suivre; Tarantino est un réalisateur lent, verbeux, et il ne se soucie plus - s'en est-il seulement jamais soucié? - de respecter les normes en matière de rythme et de schémas narratifs. Personne ne le nie, et il est acquis que tout son cinéma doit etre vu et analysé avec ces idées à l'esprit. Or, malgré sa maîtrise de ce qui fait désormais figure de recette chez lui, il n'était pas exclu que cela finisse par engendrer un faux-pas, du genre qu'on ne veut pas - ou plus - excuser. C'est donc avec ces éléments à l'esprit qu'il faut se rendre à l'évidence: même pour un Tarantino, Once Upon A Time In Hollywood est trop long et maladroitement rythmé, à un point qui nuit à son appréciation.
Les aventures de Sharon Robbie/Margot Tate sont ennuyeuses au possible, pour toutes léchées qu'elles soient dans leur impeccable esthétique 60s, échouent à donner un contexte clairement dessiné aux meurtres de Celio Drive (si vous voulez vous instruire sur les détails de l'affaire, trouvez-vous un docu-fiction, ou faites-vous la saison 2 de Mindhunter sur Netflix), et elles ne semblent avoir été écrites que pour nous convaincre que l'innocente petite Sharon ne méritait vraiment pas ce qui lui est arrivé. Polanski est absent, et le personnage de Tate est profondément niais et superficiel, à peine esquissé malgré les très longues scènes naturalistes qui nous plongent dans son lénifiant quotidien de petite fille gâtée. Quel gâchis que d'avoir confié ce rôle à une Margot Robbie que l'on sait pourtant capable de choses autrement plus intéressantes ...
Les (més)aventures de Rick Dalton et de son infortunée doublure, pour leur part, sont loin d'être dénuées d'intérêt, ne serait-ce que parce que le duo DiCaprio-Pitt fonctionne parfaitement, contrairement aux craintes que l'on pouvait avoir. Elles ont, par ailleurs, le mérite mettre en scène un certain nombre de réflexions et de détails intéressants sur une industrie du cinéma bien souvent glamourisée, parfois un peu trop vite. Le film est ainsi parsemé d'innombrables marques d'affection de Tarantino pour le cinéma de genre qui l'a construit en tant que cinéphile, avec beacoup de tendresse pour les petites mains d'un cinéma qui tient souvent plus de l'artisanat laborieux - qu'il soit sincère ou intéressé - que de la grosse machine de guerre qu'on se figure généralement à l'évocation des studios hollywoodiens. Les réfléxions autour du métier d'acteur, le travail de production et de plateau, les seconds rôles plutôt attachants (Al Pacino est aussi délicieux que méconnaissable, Kurt Russel plus anecdotique), soit autant de façons intelligentes de peindre un monde auquel il voue un amour sincère.
Seulement voilà; la bienveillance face aux premières citations et autres clins d'oeil que l'on sait destinés au spectateur complice, comme autant d'easter eggs à dénombrer entre amis en sortant de la séance, fait progressivement place à l'impression d'avoir été convoqués - moyennant le prix d'une place de cinéma, bien entendu - pour admirer le petit Quentin jouant avec ses jouets. Le procédé devient systématique et on ne reste pas dupe longtemps du recours à des ficelles parfois grossières - on pense entre autres à ses citations auto-référentielles, ou des mises en abîme bien appuyées pour nous montrer qu'il se sert du cinéma pour nous parler du cinéma, sans vraiment se soucier de savoir si cela apporte quoi que ce soit à l'histoire qu'il nous raconte.
Par ailleurs, là où la bande-son est habituellement utilisée par Tarantino comme un élément de mise en scène central, on a l'impression qu'il se contente cette fois-ci d'égréner des titres à la qualité inégale comme fond sonore des très nombreuses scènes de conduite urbaine. On a beau savoir que le rock et l'automobile sont deux pierres angulaires de la culture américaine en général, et du cinéma de Tarantino en particulier, la répétitivité du procédé finit par engendrer une certaine lassitude.
C'est donc avec un certain soulagement que l'on voit le rythme du film s'accélérer - un peu tard, hélàs - pour faire converger et, à terme, rentrer en collision les destins de tous ces protagonistes au bout de Celio Drive, le soir du 9 Août 1969. Ce qui était lentement esquissé dans la très longue première partie du film se dessine désormais de manière beaucoup plus nette, et le suspense qui s'ensuit se résume alors à une question: comment la fiction tarantinesque doit-elle interférer avec la réalité que chacun sait? Le build-up est plutôt réussi, et les attentes qui en résultent sont en rapport, d'autant plus que Tarantino a démontré par le passé un réel talent pour réécrire la grande histoire à travers la petite, quitte à prendre des libertés avec la première - voire s'en défaire sans remords.
C'est pourquoi le spectateur, déçu par un dénoument sans éclat ni panache, est en droit de demander des comptes au chef: après 2h30 de film, est-ce que la répétition peu inspirée d'une recette déjà utilisée à plusieurs reprises était vraiment le feu d'artifice final que méritait ce film? C'est d'autant plus frustrant qu'il s'agit - à peu de choses près - du seul vrai climax du film; tous les conflits ou confrontations potentielles se soldent inexplicablement par une pirouette frustrante, désamorçant la quasi-totalité des tensions, et privant par là même les bons petits voyeurs que nous sommes des manifestations de la - désormais proverbiale - violence cartoonesque du réalisateur.
Malgré les nombreux éléments positifs dont le film est parsemé, on en garde une impression amère de ratage et d'occasions manquées, vu le potentiel des éléments mobilisés (sujet, moyens, casting, etc.). Once Upon A Time in Hollywood n'est donc pas la grande fresque chorale dont il voulat se donner l'air - et qu'il aurait pu être, sans pour autant se détourner des sujets qu'il s'est donné pour but d'explorer. Et plutôt qu'un pari osé mais raté, on a l'impression fâcheuse d'un réalisateur qui, auréolé de sa gloire désormais acquise, ne se soucie pas de réaliser un film qui tient debout.
Sans aller jusqu'à dire qu'il prend le spectateur pour un con, Tarantino semble le convoquer pour le regarder s'amuser avec ses obsessions et ses marottes, sans chercher à savoir si l'objet cinématographique qui en résulte a un sens, fort de la certitude qu'un nombre suffisant de spectateurs acquis à sa cause avaleront le tout jusqu'à la dernière goutte - en en redemandant.
Malgré toute l'estime que je lui porte, et l'affection que j'ai pour son oeuvre, je n'en suis pas.