Résumé réaliste d'épopées vraies, extravagantes, pathétiques et tragiques durant la Conquista

Dans les rares films sur la Conquista - la conquête de la Nouvelle Espagne (l'Amérique centrale et du sud) - on y retrouve la tension vers la recherche de l'or par les conquistadors, pour eux mêmes et pour le roi, pour la gloire de l'Espagne et pour celle de Dieu - dans cet ordre - avec une grande crudité dans la violence tragique donnée et reçue.

On y retrouve l'avidité, l'audace et la determination des hommes (le modèle en est Cortez au Mexique, qui fut sans doute un des plus audacieux chefs de guerre recensés dans l'Histoire). Puis la sauvagerie, les trahisons et les meurtres qu'ils en viennent à assumer (le modèle de Pizarre au Pérou est peut-être le pire). Et enfin la folie qui s'empare de tous une fois qu'ils deviennent à la fois prisonniers de leur périple pour l'or devenu un voyage sans retour, et paranoïaques dans leur propre collectif en armes. 

Ce qui est bien rendu dans Oro, c'est cette nasse compacte d'exilés en mouvement dans un territoire hostile, leurs errances et leurs fourvoiements dans ces terres inconnues, menacés de toutes part et peu à peu exterminés par des amérindiens résistants, par les maladies ou l'épuisement. Mais aussi, à l'intérieur du groupe, le pouvoir et l'avidité qui détruisent leur camaraderie, dissout leurs objectifs communs et dilapide leurs moyens précaires.

Ce qui génère des malentendus chez nous, les spectateurs, est que la violence paraît extravagante même en tant que fiction. Est-ce une narration complaisante, pense-t-on ? Est-ce du délire historique ou de la surenchère morbide ? 

En fait, ces films condensent ce qui a été chroniqué en vrai de ces épopées en partie flamboyantes et en partie misérables. La chronique fut tenue scrupuleusement soit par des conquistadors eux-mêmes, soit par les scribes qui les accompagnèrent (pour Cortez ce fut Bernal Diaz del Castillo, dont le récit est devenu une somme indépassable). 

Dans Oro, on voit bien comment le scribe était protégé par son statut. Dans chaque expédition il y en avait un : ils étaient les émissaires officiels du roi d'Espagne et aussi leurs espions patentés. Ils furent presque les seuls à être à l'abri de la mort violente dispensée par la rivalité des chefs. Ils étaient protégés par la figure tutélaire du monarque, lointaine mais dont l'autorité agissait à distance. Dans Oro, alors que le prêtre détesté est abandonné sans remords dans un marais, le scribe est épargné plus longtemps que d'autres et sa chronique sera préservée par les deux soldats survivants pour être remise au roi. 

L'autre constante est la succession des manigances et des trahisons à l'intérieur des groupes armés, avec des chefs qui se déciment réciproquement. C'était souvent lors des étapes du retour à Cuba ou à Saint Domingue, là où le pouvoir délégué par le roi se disputait parmi les "expatriés". Mais aussi c'était, de manière aberrante, mais fréquente, dans la jungle même, lors de pauses entre deux escarmouches avec les indiens, ce qu'on voit bien dans Oro.

Ce film est dans la lignée du Aguirre de l'allemand Werner Herzog, du El Dorado de l'espagnol Carlos Saura (qui tous deux évoquent le conquistador fou Lope de Aguirre en Colombie) ou du Cabeza de Vaca du mexicain Nicolas Echevarria sur l'"inconquistador" Alvar Nunez (qui a débarqué en Floride, a survécu presque seul parmi les indiens et est arrivé 8 ans plus tard au Mexique à pied et complètement nu). Ces personnages ont vécu des histoires vraies "incroyables" mais que des rescapés ont pu raconter, confortés par de rares écrits d'époque. 

Et donc ce qui est raconté dans Oro est inventé mais réaliste. 

Oro montre ce qui fut constant dans ces expéditions distinctes lancées presque à la chaine : des nobles espagnols sans fortune, émigrés d'Espagne et venus des régions désolées d'Extramadure, d'Aragon, ou de Navarre, servis et parfois trahis par des soldats aventuriers. Tous espéraient en 1538 imiter la réussite de Cortez au Mexique en 1519 ou celle de Pizarre au Perou en 1528. Mais si ces deux figures historiques célèbres ont réchappé aux décimations répétées de leurs troupes par les rivalités, les indiens, ou les serpents, c'est grâce à des hasards miraculeux. A cause de cela, leurs noms et leurs histoires sont bien connues, à la différence d'autres expéditions au succès avorté, à partir desquelles Arturo Perez-Reverte a inventé celle de Oro, conçu au fond comme une trame commune pour ces récits.

L' obstination de tous s'appuyait sur des chimères : les monceaux d'or espérés, "l'Eldorado" en Colombie ou "les sept cités de Cibola" en Arizona, furent introuvables mais ces géographies et ces cultures inconnues furent dévastatrices pour ces petits groupes de soldats incultes. 

On est donc proche de la reconstitution romancée. Comme dans Oro ou dans Aguirre, ls étaient en vrai bien dotés d'épées, d'arquebuses et de croix trop volumineuses, ils étaient bien accompagnés de femmes en costume, et même parfois de chevaux en pleine jungle...

Ces assemblages hétéroclites nous semblent aujourd'hui tellement irréalistes qu'ils semblent inventés à la va vite par des scénaristes de "cinema bis" et pourtant c'est ainsi que ces premiers groupes envahissaient ces contrées.

Le personnage haut en couleurs de Aguirre était bien un noble fou et il était très dangereux même avant de quitter l'Espagne...

Dans Cabeza de Vaca, le stupéfiant shamanisme mis en scène dans le film s'appuie sur un fonds authentique, car les quatre survivants de Floride (sur quatre cent conquistadors) n'ont tenu, durant huit ans de privations et de maltraitance qu'en s'appuyant sur une sorte de mysticisme de "sauvegarde", qui les gagna en chemin et qui les préserva de la résignation à mourir.

Ce qui pose alors problème dans cet "Oro : la cité perdue" de 2017, de l'espagnol Augustin Diaz Yanes, ce n'est donc pas que ces éléments y soient plus invraisemblables que ceux de l'étrange et baroque Aguirre, mais qu'ils sont narrés cette fois de manière trop rapide comme une suite ininterrompue de péripéties rocambolesques, à la manière hollywoodienne - disons comme l'une des manières hollywoodienne, mais pas la plus subtile.

Car ce qui contredit le propos et finit par nous embarrasser, ce n'est pas la brutalité du parcours de ces hommes et femmes, mais cette énergie permanente que tous semblent conserver dans l'agressivité et l'autodestruction - tout est prétexte sans aucune discontinuité à un coup de poing, d'épée ou d'arquebuse - comme si fatigue, chaleur, humidité, compassion, pitié, peur ou mélancolie n'avaient eu jamais aucune prise sur ces hommes et femmes, tous des expatriés inflexibles, et cette exagération-là atténue l'efficacité sèche et cynique de la narration.

La fin résume ce que les envahisseurs à courte vue ont réalisé pour de bon : faute d'or trouvé et partagé avec le roi d'Espagne, ils prenaient possession des terres et des mers attenantes en son nom et pour lui, ouvrant la voie à une colonisation de masse qui fut, elle, la vraie source d'immenses richesses pour les espagnols.

PS :

Il n'y a semble -t-il qu'une quinzaine de films sur la Conquista, et encore y a-t-il parmi eux deux ou trois dessins animés et un film de science fiction. C'est paradoxal. Alors que cette période a façonné le monde actuel comme la Conquête de l'Ouest en Amérique du Nord, chacun d'eux est une rareté. Peut-être sont-ils plus nombreux là-bas mais inaccessibles en Europe ?

(Notule de 2020 publiée en mars 2025)

Michael-Faure
7
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le 22 mars 2025

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