« Dans une France dont les réflexes policiers (même la presse y est aux ordres) dissimulent mal les réflexes primaires d’une foule en proie aux bas instincts, Orphée se révèle un poète célébré, encensé, installé – une « gloire nationale », dit-on – et pourtant désireux de sortir de ses ornières et de chercher le monde au-delà des apparences. Son amour pour son épouse Eurydice lui apparaît comme un boulet entravant son émancipation, dont il s’allège en se montrant détestable envers elle. Sur ce, la Mort (simple employée de l’au-delà, sous l’apparence d’une princesse pour mieux surprendre les mortels) s’en mêle, brouillant l’équation par son désir pour Orphée – désir partagé puisque celui-ci la cherchait inconsciemment – tandis que Heurtebise, fantôme devenu serviteur de la Mort, s’éprend de l’épouse délaissée et bientôt défunte. Et de telles complications ne sont pas pour plaire à la bureaucratie d’un au-delà aux conventions plus rigides encore que les nôtres…
Ainsi, des deux côtés du miroir (les miroirs sont des passages entre le monde des vivants et celui des morts : logique, puisque quiconque contemple son propre reflet ne peut qu’y constater sur soi la mort au travail), Cocteau met en scène la révolte du désir contre les conservatismes. Mais surtout, en complexifiant ainsi les rapports entre les intervenants, en en faisant tous – y compris les mieux offerts à l’allégorie, comme la Mort elle-même – des êtres de chair, de sang et de désirs, il remodèle le mythe au diapason de son regard sur son temps et sur certaines dimensions de la psyché humaine. Il n’hésite d’ailleurs pas à descendre le héros grec de son piédestal, le rendant humain dans des dimensions parfois peu reluisantes ou ambiguës, jusqu’à la scène abrupte de la mort d’Eurydice : résultant dans la légende d’une tentation à laquelle on succombe, mais peut-être sciemment provoquée dans le film par un Orphée choisissant de céder à son désir de liberté – et à sa pulsion de Mort. »
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