« Dans une France dont les réflexes policiers (même la presse y est aux ordres) dissimulent mal les réflexes primaires d’une foule en proie aux bas instincts, Orphée se révèle un poète célébré, encensé, installé – une « gloire nationale », dit-on – et pourtant désireux de sortir de ses ornières et de chercher le monde au-delà des apparences. Son amour pour son épouse Eurydice lui apparaît comme un boulet entravant son émancipation, dont il s’allège en se montrant détestable envers elle. Sur ce, la Mort (simple employée de l’au-delà, sous l’apparence d’une princesse pour mieux surprendre les mortels) s’en mêle, brouillant l’équation par son désir pour Orphée – désir partagé puisque celui-ci la cherchait inconsciemment – tandis que Heurtebise, fantôme devenu serviteur de la Mort, s’éprend de l’épouse délaissée et bientôt défunte. Et de telles complications ne sont pas pour plaire à la bureaucratie d’un au-delà aux conventions plus rigides encore que les nôtres…


Ainsi, des deux côtés du miroir (les miroirs sont des passages entre le monde des vivants et celui des morts : logique, puisque quiconque contemple son propre reflet ne peut qu’y constater sur soi la mort au travail), Cocteau met en scène la révolte du désir contre les conservatismes. Mais surtout, en complexifiant ainsi les rapports entre les intervenants, en en faisant tous – y compris les mieux offerts à l’allégorie, comme la Mort elle-même – des êtres de chair, de sang et de désirs, il remodèle le mythe au diapason de son regard sur son temps et sur certaines dimensions de la psyché humaine. Il n’hésite d’ailleurs pas à descendre le héros grec de son piédestal, le rendant humain dans des dimensions parfois peu reluisantes ou ambiguës, jusqu’à la scène abrupte de la mort d’Eurydice : résultant dans la légende d’une tentation à laquelle on succombe, mais peut-être sciemment provoquée dans le film par un Orphée choisissant de céder à son désir de liberté – et à sa pulsion de Mort. »


https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/orphee/

Romuald-Fadeau
7
Écrit par

Créée

le 8 nov. 2021

Critique lue 101 fois

Romuald FADEAU

Écrit par

Critique lue 101 fois

2
3

D'autres avis sur Orphée

Orphée

Orphée

5

Gand-Alf

2256 critiques

La mort amoureuse.

La première fois que j'ai vu "Orphée" de Jean Cocteau, je me suis profondément emmerdé. La seconde vision a toujours du mal à passer mais il y a un peu de mieux. Disons simplement que le Cocteau, je...

le 12 oct. 2013

Orphée

Orphée

10

JeanG55

2388 critiques

Orphée

Le film est la réappropriation complète du mythe d'Orphée par Cocteau. Ce mythe éternel que chantèrent les poètes et musiciens à toutes les époques, hantés par l'amour et la mort. L'Orphée du mythe...

le 31 oct. 2024

Orphée

Orphée

9

JKDZ29

884 critiques

Requiem pour un poète

Le cinéma est un art. Récent, certes, mais bien un art à part entière qui est parvenu à s’imposer pendant ses cent vingt ans d’existence. Moderne, doté de ses propres codes, il permet de voir le...

le 20 févr. 2017

Du même critique

Les Petites Marguerites

Les Petites Marguerites

9

Romuald-Fadeau

132 critiques

Critique de Les Petites Marguerites par Romuald FADEAU

« Avec son troisième long-métrage, la cinéaste témoigne de l’état de la Tchécoslovaquie en assumant un maniérisme explosif, exacerbation de l’influence de Godard, du Pop Art warholien et du montage...

le 7 juil. 2022

Drunk

Drunk

4

Romuald-Fadeau

132 critiques

Réactionnaire

Feel good movie faussement amoral, parfaitement conformiste : les élèves obtiennent le bac, Martin récupère sa famille, le petit footballeur semble accepté par l'équipe, tout est résolu (et souvent...

le 14 févr. 2021

Midsommar

Midsommar

8

Romuald-Fadeau

132 critiques

Always sunny in Sweden

Ardu d’exprimer ressenti devant tels effeuillages, tant pour le métrage aîné d’Ari Master, autre expérience contemplative. Mais pire encore serait de n’en rien dire, passés plusieurs soleils à y...

le 23 févr. 2023