En 1950, en plein code Hays, Ida Lupino s'attaque courageusement à la question du viol. Il fallait sans doute une femme pour mettre à l'affiche le sujet, superbement ignoré par Hollywood. Au-delà du geste, que vaut le film ?

Il laisse un sentiment contrasté. D'abord, il y a la scène du viol, grand moment de cinéma. On a parlé de Hitchcock, qui aurait en effet pu signer une telle séquence, mais j'ai plus encore pensé à la scène d'ouverture de M le Maudit. Cette chanson fredonnée par la jeune femme, ces affiches de clowns déchirées sur une rue en pente, le regard du violeur masqué par son chapeau, son ombre sur le mur qui le précède, la traque dans des entrepôts, ce klaxon de camion qui retentit dans la nuit, cette poubelle qui tombe à grand fracas sur le trottoir. Et, bien sûr, le viol hors champ.

Juste après, quelques réussites encore : l'usage de sur-cadrages (fenêtre, barreaux de lit) pour signifier qu'Ann est à présent prisonnière de son traumatisme, la scène de retour au bureau où les coups de tampon donnés par son collègue résonnent de façon insupportable dans la tête de la jeune femme, le regard des autres employées montré en caméra subjective. Puis la confrontation à la police, s'attardant sur les cicatrices sur le cou, seul souvenir que conserve Ann de son viol.

Le film se fût-il maintenu à cette hauteur, il restait dans les annales. Hélas, il y a la suite : Ann, qui ne veut plus entendre parler de son fiancé, s'exile en Californie. Elle est recueillie par un pasteur qui ne tarde pas à la faire embaucher dans une usine d'emballage d'oranges. Ann se reconstruit, tombe amoureuse de l'homme d'église qui, sainte âme, ne cède pas à la tentation. Elle finit par rentrer chez papa-maman pour retrouver son fiancé. Entre temps, elle aura manqué de tuer un dragueur impénitent à l'aide d'une clef à molettes. Heureusement, le tribunal sera compréhensif, l'acquittant à condition que la jeune femme s'astreigne à un suivi psychologique.

Cette seconde partie est assez niaise. Tout le monde est beau et gentil dans cette famille d'accueil permettant à Ann de remonter la pente. La palme revient évidemment au révérend Bruce Ferguson, pianiste et peintre du dimanche qui emmène notre jeune fille dans un cadre bucolique pour lui redonner goût à la vie. Le jeu appuyé de Mala Powers n'arrange rien, pas plus que la musique ronflante qui ne cesse de sévir. Du cent fois vu, plein de bons sentiments, à mille lieux de la scène de viol. A croire qu'on a affaire à deux réalisateurs différents. On déplore même quelques maladresses, comme cette scène de bal où l'on entend la contrebasse jouée pizzicato alors qu'à l'écran le musicien est à l'archet, ou comme le pasteur absolument pas crédible au piano.

Difficile, dès lors, de résumer d'une note un film aussi contrasté. Quant au traumatisme du viol, il est traité très en surface, loin de ce que montrera, des années plus tard, par exemple, une Audrey Estrugo avec Une histoire banale. Autre époque sans doute : on a, depuis, réellement cherché à traduire de l'intérieur ce que peut vivre une femme ayant subi un viol. Plus qu'un outrage : une souillure.

6,5

Jduvi
6
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le 10 déc. 2025

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