Au beau milieu de nombreux biopics qui ne servent pas à grand-chose d’autre qu’à espérer décrocher un éventuel jackpot au box-office avec la nostalgie d’une star disparue comme seul argument marketing, il en est d’autres, sans doute plus nobles, qui s’attachent à mettre en lumière des personnalités hautement respectables, mais qui seront restées un peu plus dans l’ombre. Je dois bien l’avouer : je ne connaissais pas vraiment Oksana Chatchko et le premier mérite du film de Charlène Favier est bien de m’avoir fait découvrir cette femme dont je suis tombé éperdument amoureux.
Oxana raconte donc l’histoire d'Oksana Chatchko, une jeune femme ukrainienne, artiste peintre et militante féministe éprise de liberté qui, en 2008, avec l’aide de deux amies, va fonder le groupe d’activistes les Femen.
Oxana est un film fort et puissant, et ceci peu importe l’angle de lecture par lequel on voudrait le prendre et le décortiquer. C’est déjà un magnifique portrait de femme que Charlène Favier filme avec une infinie délicatesse, laquelle transparaît dans le choix minutieux des cadres et des plans qui vont accompagner le destin fugace et fulgurant de cette icône de la liberté. Il y a du respect, de l’amour, de la fascination et de la compassion chaque fois que la réalisatrice cadre son personnage ; certains plans sont vraiment magnifiques et même assez bouleversants. Bien sûr, il faut saluer d’emblée la performance majeure de la comédienne Albina Korzh, qui est superbe de bout en bout et qui n’incarne pas simplement le personnage, mais lui donne une sorte d’aura magnétique, une présence qui bouffe littéralement l’écran, entre charme et envoûtement quasi surnaturel. Je disais portrait de femme, mais je devrais dire portraits de femmes, tant le film montre aussi de très jolis moments de sororité, notamment lors de la genèse des Femen, de bouleversants et touchants rapports familiaux entre Oksana et sa mère (comme la très belle scène dans la baignoire) ou de complicité et d’amitié (comme avec la rencontre avec Apolonia, jouée par Noée Abita). Mais c’est aussi et surtout dans l'indicible et profonde solitude d’un personnage trop pur pour toute compromission et trop libre pour être à plusieurs que Charlène Favier touche peut-être le plus sensiblement le cœur des spectateurs.
Oxana est un film militant, mais pas bêtement, comme le sont tant de films qui saturent l’esprit de leurs discours caricaturaux, prêtant presque le flanc aux coups de leurs pires opposants. Le film de Charlène Favier célèbre le militantisme dans ce qu’il peut avoir de plus noble, de plus frondeur, de plus beau et de plus exaltant. L’art au service des révolutions, le détournement du regard du désir en propos politique, le courage de s’opposer le majeur tendu et la langue tirée comme l’affront éternel d’un sale gosse face à l’autorité établie des grands. Désolé pour la trivialité de l’expression qui sert peu le féminisme, mais c'est peu dire qu'Oksana Chatchko avait « des couilles » pour s’opposer aussi frontalement à des pouvoirs corrompus, hypocrites, dictatoriaux et dangereux, faisant preuve de bien peu de diplomatie dans le traitement des opposants, comme on pourra le voir dans une scène d’une terrifiante violence psychologique. Le film résonne plus fort encore de certaines images, comme lorsque Oksana réinvente sur un mur une peinture avec la figure de la Liberté guidant le peuple portant le drapeau ukrainien, ou lorsqu'elle répète inlassablement « Poutine Tyran », recroquevillée dans une prison russe. Et comme tout est soluble dans la médiocrité des époques, Oxana montre aussi comment l’essence du mouvement Femen, comme tant d’autres, finira par être récupérée, refaçonnée et arrachée à la noblesse de celles qui l’avaient enfanté et pour qui le militantisme n’était pas une vitrine pour exister en tant que personne, mais pour changer le monde en tant que mouvement libertaire. Oksana Chatchko a toujours pensé les actions des Femen comme des happenings artistiques et militants, avec cette si belle et si profonde conviction que l’art reste et restera le moteur de toutes les révolutions. J’aime les gens qui râlent, qui protestent, qui sont capables d’adresser un gros « fuck » à tout ce qui nous emmerde et à toutes celles et ceux qui veulent nous empêcher de vivre, d’aimer, d'exister et de créer.
J’ai adoré Oxana car j’ai trouvé le personnage riche, complexe, profond, sensible et tellement, mais tellement touchant dans son rapport au monde et aux autres. Trop pure, trop sensible, trop droite dans ses convictions, trop libre, trop belle pour un monde aussi pétri de crasses médiocrités, Oksana Chatchko s’est donné la mort le 24 juillet 2018 alors qu’elle avait seulement 31 ans. Son dernier message sur Instagram restera sans ambiguïté pour une personne aussi intègre : « You’re fake ! »
Charlène Favier termine son film sur une étrange séquence onirique, comme un sabbat de folk horror autour d’un feu géant ; Oksana danse et nous transperce de la pureté de son regard. Son sourire triste et magnifique m'arrache des larmes tandis que la superbe musique aux accents d’Europe de l’Est de Delphine Malausséna s'envole avec lyrisme. Le cœur en révolte, les yeux humides, les charmes d’Oxana m’ont définitivement envoûté et cette femme restera à jamais quelque part au fond de mon petit cœur et de mon esprit, car Charlène Favier lui a offert un magnifique, profond et très sincère hommage.
Merci à Candygirl_ pour la découverte.