Palombella rossa : un titre qui contient déjà un nombre illimité d’interprétations

Palombella Rossa (alias : Le tir en cloche rouge ; alias : La trajectoire rouge ; alias : La petite colombe rouge ; alias…)Autant dire : un titre qui contient déjà un nombre illimité d’interprétations !


Le FOND : 

Palombella Rossa, c’est un peu le Mulholland Drive de Moretti. Michele Apicella (il faut lire à l’italienne : Mikélé) perd la mémoire après un accident de voiture, tout comme Camille/Rita dans le film de Lynch. D’où l’absurdité des scènes et surtout des dialogues (que je trouve parmi les plus beaux et les plus intelligents du cinéma !) : absurdes et logiques en même temps, exactement comme chez Lynch — sauf que Mulholland Drive n’était pas encore né en 1989.


Mais Palombella Rossa est aussi la Chinoise de Moretti. Tout comme Godard en 1967, qui avait anticipé Mai 68 en captant avant tout le monde l’effervescence, le mélange d’utopie et de naïveté qui allait exploser dans les rues, Moretti sort son film en 1989, l’année même de la chute du mur de Berlin. Et il y devine déjà la perte de mémoire idéologique du communisme européen : un mouvement qui survit, mais vidé de sa certitude historique. Le sport devient alors la métaphore d’un parti qui continue à « jouer », à se battre, mais sans stratégie claire, sans cohésion.


La FORME : 

Moretti est le véritable héritier de Fellini (le faux héritier serait Kusturica, avec ses horreurs gueulardes et tape-à-l’œil). Mais ici, il y a vraiment du Godard : les ralentis (Sauve qui peut [la vie], 1981), la scansion exclamative des dialogues (La Chinoise), l’utilisation de la musique et surtout de chansons précises (Prénom Carmen — Lion d’or à Venise en 1983, à la même époque où Moretti réalisait Bianca et Sogni d’oro), la grande mise en scène (tout le film se déroule autour d’un match de water-polo, le sport devenant la scène du politique, comme chez Godard avec Week-end, où l’embouteillage incarne un système saturé, incapable d’avancer malgré la promesse de vitesse et de liberté qu’était l’automobile). Sans oublier la présence de Moretti en tant qu’acteur (procédé utilisé dès ses premiers courts-métrages), qui ici ressemble assez au Godard de Prénom Carmen.

*

C’était quelques réflexions à propos de cette merveille intitulée Palombella Rossa, même si je suis conscient que, très probablement, tout est déjà dit. Je ne l’avais vu qu’une seule fois auparavant, et cette fois-ci c’était en version restaurée, sur grand écran. Nous étions une vingtaine dans la salle. Mais dès que les premiers titres du générique de fin sont apparus, au moins un spectateur sur trois consultait déjà son portable. (À côté de moi, quelqu’un regardait tout simplement les nouvelles sur Facebook ! C’est dire !) Et pourtant, sur le grand écran continuaient la musique et le générique…

Je sais bien que c’est un film difficile, aux lectures multiples (malgré ses allures comiques). Mais ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ces spectateurs ne quittent pas la salle avant la fin, plutôt que d’allumer leur portable en plein générique — dans un cinéma art et essai, quand même ! Allumer son téléphone dès qu’apparaît le générique d’un « vieux » film de 1989, c’est qu’on s’est vraiment trompé de marchandise. Donc, franchement, pourquoi subir une telle projection, pour ensuite, très probablement, dire du mal du film en sortant ? Je ne comprends pas.

KinoDitari
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le 13 sept. 2025

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