Voyage thérapeutique, immersion dans le sommeil paradoxal à travers un imaginaire tangible et sensuel, rencontre régénérante entre deux enfants perdus, accident de parcours traumatique, lyrisme ample et stimulant, Paperhouse a tout d’un film de série B qui sait se libérer d’un format de genre pour côtoyer les plus grands. Conte d’épouvante et de magie dans un récit anti-choral : c’est quasi-exclusivement le point de vue de la jeune Charlotte Burke, remarquable, au jeu net et franc, sans fioriture, qui est mis en avant. Son personnage est tour à tour exaspérant, attachant, émouvant, puis d'une grande maturation émotionnelle.

Le scénario repose sur un concept original, à la fois simple et fascinant : une jeune fille peut pénétrer dans un monde parallèle une fois endormie qu’elle a préalablement dessiné sur une feuille de papier. Cette ergonomie, cette idée fantastique génère chez le spectateur une curiosité sans cesse renouvelée. Que va-t-elle dessiner ? Comment sa créativité va se réaliser concrètement dans l’autre monde ? Que va dire le garçon qu’elle a humanisé ? Quels seront ses traits de caractère ? Est-elle responsable de lui ? Que va-t-il se construire entre eux ? Que sait-il de cette dimension ?

La mise en scène de Bernard Rose ressemble à de la haute couture. C’est globalement épuré, simple mais élégant, bichonné. Hans Zimmer, dans son génie au stade embryonnaire, offre une partition particulièrement saisissante, émouvante, avec ses synthés plein de spleen, de personnalité qui ne tombent jamais dans le kitch ou dans l’outrance.

Fait de bric et de broc, le style visuel de l’autre univers fait penser à l’esthétique d’Edward Scissorhands, avec ce même pouvoir d’évocation impressionnant. Sa polysémie doit être réduite par l’intervention de Charlotte Burkle, architecte de ses propres rêves, qui va se rendre compte qu’il existe des liens étroits entre son monde imaginaire et sa vie personnelle. La relation qu’elle noue avec Elliott Spiers est authentiquement touchante. Ce dernier, mystérieux, charmant, attachant, gracieux, avec son visage d’ange, est un trésor pour la caméra. La synergie qui éclot de leur relation est l’énergie majeure du film, son élan vital. Les dialogues entre eux ont quelque chose d’évanescent : décalés, suggestifs, énigmatiques, surréalistes, déraisonnables, incantatoires... On n'est jamais réellement les pieds sur terre. Le propos du film peu paraître tortueux, parfois insaisissable, comme un véritable serpent, mais sait se réapprovisionner d’enjeux et d’objectifs déterminants assez faciles à assimiler.

Le danger est potentiellement partout dans Paperhouse, mais l’aspect fantastique, étrange, avec sa propre logique interne, est là pour nous dire que tout peut être possible. Le film pose des questions sur la parentalité, sur les aspérités de l’enfance (l’absence d’un père, ses retrouvailles en demi-teinte avant un cocon familial retrouvé) et alterne des séquences horrifiques très graphiques, des moments bucoliques, oniriques, avec des sursauts d’espoirs, des envies d'évasions, etc.

Le spectateur peut se laisser aller à quelques spéculations malgré la lucidité de l’enfant sur ce qui lui arrive, avant le coup de maestria final, qui a quelque chose d’insensé, d’euphorisant, de poétiquement embelli, et qui agit comme une libération, avec des marges d’interprétations (Est-ce une ultime dilution entre les deux mondes ? Une hallucination passagère ? La relation entre les deux enfants est-elle achevée, consommée ?)

Malgré le point de vue adopté, toujours à hauteur d’enfants, Paperhouse est une œuvre profondément adulte, au propos averti, mûr et responsable. C’est l’anti-Disney par excellence, imprégné par une notion d’auteur.

Psychanalyse, métaphore, rêve, cauchemar, réalité, traumatisme, parentalité, maison, phare, océan, crayon, dessin, maladie, doute, espoir, le champ lexical du film est teinté de fantaisies et de perceptions particulièrement profondes et touchantes. Un chef d’œuvre résolument innovant, atypique, sans nul autre pareil.

Le 20 septembre 2022

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100 commentaires

Paperhouse
Gand-Alf
7
Paperhouse

Dream on.

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