Il y a quelque chose d’assez drôle, et presque involontairement génial, dans le fait que Netflix range Parasite dans la catégorie “comédie”. C’est peut-être Netflix, finalement, la vraie comédie. Parce que Parasite fait rire, oui, mais pas comme une comédie rassurante. C’est un rire inquiet, un rire de gêne, un rire qui se retourne progressivement contre celui qui regarde. On commence par sourire devant l’habileté de l’arnaque, devant l’énergie presque ludique avec laquelle une famille pauvre s’infiltre chez une famille riche. Puis, peu à peu, le film retire le confort du rire. Ce qui semblait malin devient cruel. Ce qui semblait léger devient sale. Ce qui semblait être une comédie sociale devient une tragédie de l’humiliation.
De Bong Joon-ho, Snowpiercer reste sans doute l’une des meilleures portes d’entrée pour comprendre Parasite. Dans Snowpiercer, tout est déjà là : le système des classes, les corps humiliés, l’ordre social transformé en architecture, la catastrophe qui surgit quand ceux d’en bas refusent de rester à leur place. Le train est une machine sociale : les pauvres à l’arrière, les privilégiés à l’avant, chacun enfermé dans un compartiment qui dit sa position dans le monde.
Dans Parasite, Bong Joon-ho reprend cette même obsession, mais il la rend plus intime, plus domestique, presque plus cruelle. Le train devient une maison. Les wagons deviennent des étages. Le fond du convoi devient un sous-sol. La lutte des classes n’est plus représentée par une progression spectaculaire vers l’avant, mais par des déplacements minuscules : monter un escalier, descendre dans une cave, se cacher sous une table, franchir une porte, occuper une pièce qui n’est pas la sienne. Parasite est moins frontal que Snowpiercer, mais peut-être plus venimeux. Là où Snowpiercer montre le système comme une structure visible, presque mécanique, Parasite le rend invisible, intégré aux gestes quotidiens, aux odeurs, aux repas, aux conversations polies.
C’est ce qui rend le film aussi brillant : il ne commence pas comme un grand discours social, mais comme une arnaque. Une famille pauvre comprend qu’elle peut s’introduire dans le monde des riches par petites touches, par mensonges successifs, par manipulation. Et au départ, on a envie d’être avec eux. Ils sont drôles, inventifs, soudés. Ils ont de l’esprit. On se dit que les riches, naïfs et confortablement installés, méritent peut-être un peu d’être trompés. Mais Bong Joon-ho ne laisse jamais cette position intacte. Très vite, le film complique tout. Les pauvres ne sont pas seulement des victimes sympathiques. Les riches ne sont pas seulement des monstres. Chacun est pris dans la même logique : réussir, monter, conserver sa place, ne pas retomber.
Et c’est précisément là que Parasite devient passionnant : il refuse l’opposition simple entre gentils et méchants.
Les Kim mentent, manipulent, détruisent socialement les employés qu’ils remplacent. La scène de la fausse tuberculose, avec l’allergie à la pêche, marque un vrai basculement. Jusque-là, leur infiltration pouvait encore avoir quelque chose de comique, presque joueur. À partir de là, l’arnaque devient franchement violente. Ils ne se contentent plus de saisir une opportunité : ils fabriquent la chute de quelqu’un d’autre.
Mais les Park ne sont pas innocents pour autant. Ils ne sont pas cruels de manière spectaculaire. Ils ne hurlent pas, ne frappent pas, ne complotent pas. Leur violence est plus douce, plus polie, donc plus perverse. Ils ont l’argent, l’espace, le confort, et surtout la possibilité de ne pas voir. Ils ne manipulent pas forcément les autres directement : leur position sociale le fait pour eux. Leur argent achète du temps, du silence, de la distance, de la propreté morale. Les Kim doivent mentir pour survivre ; les Park peuvent rester aimables parce que le monde travaille à leur place.
La scène du repas, au milieu du film, est à ce titre l’un des grands centres de gravité de Parasite. Les Kim occupent la maison vide, mangent, boivent, fantasment leur appartenance à ce monde qui n’est pas le leur. Puis les Park reviennent, et les corps des pauvres doivent littéralement disparaître sous la table. Tout se joue là : le désir de réussite, l’humiliation, la sexualité des riches, le mépris inconscient, la peur d’être découvert. Quand les Park parlent de l’odeur du chauffeur, quelque chose se brise. Les Kim entendent ce qu’ils sont dans la bouche des riches lorsqu’ils ne sont pas censés écouter. Ils découvrent leur condition comme un verdict.
L’odeur est d’ailleurs l’un des motifs les plus puissants du film. On peut falsifier un CV, inventer une identité, jouer un rôle, se faire passer pour professeur, chauffeur ou thérapeute artistique. Mais l’odeur, elle, reste. Elle vient du logement, du métro, de l’humidité, de la promiscuité, du sous-sol social. C’est une marque de classe incorporée, impossible à effacer complètement. Et c’est pour cela qu’elle devient insupportable : elle révèle l’échec final de la manipulation. On peut entrer chez les riches, mais pas forcément se débarrasser de ce que le corps transporte.
Le génie de Parasite, c’est aussi d’avoir fait de la maison un personnage. Au départ, elle semble être un espace pur, lumineux, géométrique, maîtrisé. Puis elle révèle son envers : le bunker, le secret, la dette, l’homme caché, la survie clandestine. La maison devient une carte sociale. En haut, la lumière, le jardin, les grandes baies vitrées, l’espace. En bas, l’humidité, l’ombre, la peur, les corps oubliés. Le capitalisme chez Bong Joon-ho n’est jamais seulement une question abstraite d’argent : c’est une question d’espace. Qui vit en hauteur ? Qui vit sous terre ? Qui a droit à la lumière ?
C’est là que certains plans prennent une force particulière. Le soleil reflété dans les lunettes, par exemple, évoque presque une référence moderne à Rashōmon. Chez Kurosawa, la lumière du soleil traverse les arbres et fragmente la vérité dans la forêt. Chez Bong Joon-ho, la lumière passe par des surfaces modernes : vitres, architecture, lunettes, reflets. La vérité n’est plus perdue dans la nature, mais dans la maison, dans les signes sociaux, dans les filtres du regard. Ce n’est pas seulement beau : c’est signifiant. Bong Joon-ho filme un monde où même la lumière semble traverser des classes sociales avant d’atteindre les personnages.
La pierre fonctionne de la même manière. Elle arrive comme un cadeau, presque comme une promesse de chance et de richesse. Elle est belle, lourde, symbolique, mais aussi absurdement inutile. Plus le film avance, plus elle devient inquiétante. Elle finit par incarner le rêve de réussite dans ce qu’il a de plus trompeur : quelque chose qu’on croit pouvoir posséder, qui semble porter bonheur, mais qui pèse, encombre, puis blesse.
La phrase sur le plan « cette idée qu’il vaut mieux ne pas avoir de plan » est tout aussi décisive. Après l’inondation, les Kim sont brutalement ramenés à leur réalité. Pour les Park, la pluie est presque une bénédiction : elle nettoie l’air, rafraîchit le jardin, rend possible une fête. Pour les Kim, elle détruit leur logement. Même événement, deux mondes. Dès lors, ne pas avoir de plan n’est pas une sagesse abstraite, mais une philosophie de vaincu. Quand tout peut s’effondrer en une nuit, prévoir devient presque une forme supplémentaire de souffrance.
La fin est d’une noirceur absolue. Le fils imagine qu’il deviendra riche, qu’il achètera la maison, qu’il libérera son père. Mais le film ne présente pas ce rêve comme une promesse. Il le montre plutôt comme une illusion nécessaire, un fantasme de sortie dans un monde qui ne laisse presque aucune issue. Le rêve de réussite, ici, n’est pas seulement difficile : il est peut-être lui-même le piège.
Parasite n’est donc pas un film qui juge simplement les riches et absout les pauvres. Il est beaucoup plus cruel que cela. Il montre des pauvres capables de violence parce qu’ils sont écrasés, et des riches capables d’inhumanité parce qu’ils sont protégés. La vraie monstruosité n’est pas dans un personnage en particulier, mais dans la structure qui organise leurs rapports. Tout le monde veut monter, tout le monde veut réussir, tout le monde veut préserver sa place. Mais pour que certains restent au soleil, d’autres doivent rester sous terre.
Alors oui, Parasite est peut-être une comédie selon Netflix. Mais une comédie noire, une comédie sociale, une farce de l’ascension impossible qui finit dans le sang. On rit parce que c’est brillamment écrit. Puis on cesse de rire, parce que le film rappelle que cette mécanique n’a rien d’absurde. Elle ressemble trop au monde réel.