J'avoue que je suis assez choqué par le visionnage de Parle avec Elle, et que je tombe d'assez haut, étant donné la sympathie que j'ai pour le réalisateur et sa réputation de féministe engagé. Le titre seul est déjà trompeur: "Parle avec elle" aurait pu s'intituler "Parle-lui" tant la parole (ainsi que les actes qui s'ensuivent) est unilatérale. Les deux femmes sont invisibilisées (car dans le coma certes), mais même via les flashbacks Alicia n'aura que quelques lignes de dialogue, quand Lydia, censée représenter une figure féminine forte (rare femme à pratiquer la tauromachie), sera réduite à une femme en détresse, devant être protégée (le serpent dans la maison).
Les deux autres personnages principaux sont touchants, tout du moins au début, entre Marco le journaliste sensible qui pleure lors d'un ballet, et Benigno l'infirmier dévoué s'occupant d'une Alicia dans le coma depuis 4 ans. Seulement, lorsqu'on apprend qu'Alicia n'est pas sa femme, mais qu'il agit de façon franchement problématique dans le flashback jusqu'à entrer dans sa chambre, l'image s'écorne. Et ce, jusqu'au point de non retour, du viol perpétré sur Alicia pendant qu'elle est toujours dans le coma. J'avoue avoir énormément de mal avec certaines analyses dépeignant le viol comme un acte symbolique, voire poétique, et j'ai même pu lire dans un article publié sur Cairn que "Le viol d’Alicia par Benigno peut être lu comme un genre d’acte quasi-saint, d’autant plus qu’il provoque le rétablissement d’Alicia".
Le problème ne réside cependant pas là. La question du viol peut tout à fait être abordée dans un film sans chercher à justifier l'acte, mais malheureusement ce n'est pas le cas ici. Benigno ne se remettra jamais en question sur ce qu'il a fait, et souhaitera jusqu'au dernier moment "rejoindre Alicia", et Marco soutiendra son ami jusqu'à reprendre son appartement, et probablement même engager une relation avec Alicia à la toute fin du film (va lui expliquer que ton ami l'a violée pendant son coma et mise enceinte, mais que pour lui rendre hommage tu as repris son appartement juste en face de son école de danse).
Je suis donc très surpris de lire autant de retours encensant le film, et je dois probablement être trop bête pour avoir saisi l'essence métaphysique du film et sa portée symbolique, mais pour moi un viol et un viol. Et big up à la critique positive la plus mise en avant sur Senscritique qui écrit : "Envahi par l'amour et le chagrin, le jeune infirmier en plein désespoir et toujours follement épris d'Alicia à laquelle il lui fait l'amour à son insu". Il n'y a pas de "faire l'amour à son insu", il y a un viol, point. Il est également saisissant de voir que les critiques positives sont majoritairement écrites par des hommes, quand les critiques négatives le sont par des femmes, ce qui à mon sens est assez révélateur.
Bref, pour terminer sur une note positive tout de même j'ai quand même apprécié la mise en scène et la présence centrale de la danse (le ballet, le personnage d'Alicia, la danse de Lydia dans l'arène, même si aucune remise en question de la pratique de la tauromachie), les jeux d'acteurs, et surtout la musique, avec la magnifique interprétation de Cucurrucucu Paloma; mais ce n'est malheureusement pas suffisant pour éluder le propos fondamental du film.
J'invite à lire cette critique également: https://www.lecinemaestpolitique.fr/parle-avec-elle-et-surtout-quelle-se-taise/