Je considère qu’il est assez difficile de juger ce film comme un véritable objet de cinéma, tant le film Pas de vagues cherche à se rapprocher d’un quasi-documentaire. Ce qui fait que mon point de vue de prof prend le dessus sur mon avis de spectateur.
Posons d’emblée le sujet : Julien, jeune professeur de français motivé, adepte d’une pédagogie jugée peu orthodoxe, se retrouve accusé, à la suite d’une série de malentendus, de harcèlement sexuel par l’une de ses élèves. Le frère de la jeune fille le menace quotidiennement, ses collègues finissent par l’abandonner, et les autres élèves se liguent progressivement contre lui.
Après avoir tenté de faire face seul à tout le système, il finit par perdre pied dans sa salle de classe, submergé par une vague de stress incontrôlable. La fin, ouverte, laisse néanmoins largement présager — d’autant plus que l’on sait qu’il s’agit d’une œuvre à forte dimension autobiographique — que ce point de rupture est irréversible, et que Julien abandonnera l’enseignement.
Et c’est là que mon point de vue d’enseignant prend le relais. Si les faits se sont réellement déroulés ainsi, alors, heureusement que cet homme a quitté l’enseignement !
Car le film, d’une manière profondément condescendante, cherche à susciter l’empathie pour un personnage qui, certes, débute et commet des erreurs pardonnables, mais ne se remet jamais en question. Il se montre constamment agressif, persuadé d’avoir raison sur tout, incapable de la moindre introspection.
Résultat : plus le film avance, plus Julien devient antipathique, puis franchement con, et il devient difficile de ressentir la moindre compassion à son égard.
Pourtant, étant moi-même gay, enseignant, et adepte du concept du « prof cool », proche de ses élèves, je pensais au départ retrouver chez Julien certaines similitudes avec ma propre manière d’enseigner.
Mais en réalité, pas vraiment.
Car Julien est un con !
Il se la joue prof moderne et bienveillant, mais il n’invite que les bons élèves à partager un kebab ! Elle est où, la bienveillance ? Hiérarchiser ainsi les élèves qui méritent d’être ses « potes » et les autres, ça n’a rien d’une pédagogie hétérodoxe, c’est juste être un gros con.
Quand Océane, une autre de ses élèves, remarque son favoritisme, plutôt que de s’excuser et l'inviter — alors que tu vois la tuile arriver à des kilomètres — il s’enfonce en expliquant : « Si tu voulais venir, tu n’avais qu’à être meilleure en classe. »
Donc Julien, non seulement hiérarchise ses élèves, mais en plus il les humilie. De mieux en mieux !
Jugeons à présent le moment où Julien commet l’erreur de trop qui va entraîner la lettre de harcèlement. Julien explique sa métaphore et, pour cela, utilise un exemple concret en prenant une de ses élèves comme support.
C’est un procédé que j’utilise constamment, car cela permet aux élèves de s’identifier à ce que tu expliques, ça les fait rigoler, ça les pousse à écouter pour ne pas rater mes blagues ou mes comparaisons.
Le problème avec Julien, c’est qu’il ne vise qu’une seule élève (Leslie). Grossière erreur ! Quand tu utilises ce procédé, justement pour éviter qu’un élève se sente mal ou injustement visé, tu en prends plusieurs afin de tuer dans l'oeuf tout malaise. Mais bon, d’accord, il débute, c’est une erreur qui peut encore se pardonner.
Mais ce qui le rend vraiment coupable de non-professionnalisme, c’est que, quand la classe commence à déborder, il ne fait rien pour l’empêcher, et quand arrive la sonnerie, plutôt que de s’excuser auprès de Leslie de l’avoir affichée et mise mal à l’aise devant toute la classe, Monsieur s’en carre la nouille et la laisse filer avec son malaise qui est pourtant clairement palpable.
Arrive ensuite la fameuse accusation. Premier point positif : Julien souhaite confronter Leslie, qui l’accuse de harcèlement, mais avec la médiation de la CPE. Il propose même de sortir pour les laisser en tête à tête, bonne décision.
MAIS !
La suite devient hallucinante. Julien ne sort pas...
Même en voyant le mutisme de la jeune fille et sa grande gêne. Ben non ! Le plus urgent est de transformer immédiatement cette histoire en affaire d’État. Pourquoi est-ce urgent de convoquer le frère à la seconde ? Et surtout, pourquoi, mais bordel POURQUOI !!! Julien est incapable de sortir LA phrase bateau que tout prof, même stagiaire, aurait la lucidité de prononcer dans un moment pareil , à savoir : « Je suis désolé, Leslie, ce n’était pas mon intention de te mettre mal à l’aise, je ferai plus attention à l’avenir. »
Et laisser le tout se décanter.
Ben non ! Julien traite la gamine comme une adulte : il faut que le mensonge soit avoué, tout de suite et devant témoin ! En gros, Julien est un impulsif sans aucune empathie ni le moindre balbutiement de psychologie…
Le frère arrive, s’embrouille avec sa sœur puis avec le prof. La CPE entend son collègue se faire menacer de mort mais bon tout va bien, inutile d'intervenir verbalement, d'appeler du renfort, ou de mettre fin à cette confrontation à la fois lunaire et précoce.
Ça y est, le film — et Julien — partent à présent en roue libre totale, au détriment de toute logique !
Les péripéties s’enchaînent et Julien est, à chaque fois, soit con, soit partial, soit disproportionné, soit, au contraire, d’un laxisme total.
Il impose sa loi en confisquant un ballon à des élèves qui lui ont manqué de respect, plutôt que de laisser le surveillant s’en charger. Il humilie Océane (encore) qu'il croit responsable de toute cette cabale, est incapable d’en exclure une autre qui le traite explicitement de violeur (par contre, il l’humilie, parce que visiblement il adore ça : c’est sa seule réponse pédagogique de tout le film).
Bref, on enchaîne les débordements des élèves sans jamais savoir s’il y a des sanctions derrière, des appels aux parents, des tentatives de l’administration pour sévir et/ou calmer le jeu.
Typiquement, la scène où les élèves diffusent en plein cours une vidéo de leur prof en train de danser lors d’un événement privé.
Oui, la scène est violente.
Elle fait écho, à ma vie de prof gay. Moi qui passe mon temps à supprimer les demandes d’amis de mes élèves sur Instagram et qui ai peur qu’un jour une partie de ma vie privée finisse par filtrer parmi eux. Bref, malgré le côté ultra sensationnaliste et l’improbabilité que les élèves puissent accéder à des vidéos privées du prof, c’est une peur légitime pour beaucoup d’entre nous.
Le problème, c’est que cette scène n’a aucun dénouement. Julien va-t-il alerter le principal ? Y a-t-il eu des sanctions face à un fait aussi grave ? Non. Car le seul but du film est de créer une surenchère de malheurs pour attirer l’empathie sur ce con de Julien.
Bref, revenons au film :
Julien demande en conseil de prof à exclure définitivement Océane (alors que le film ne la montre pas comme particulièrement ingérable), mais en réalité, il agit ainsi simplement par vengeance et sans preuve qu'elle soit responsable de quoi que ce soit.
Pour arriver à ses fins, plutôt que de passer par une décision collégiale, il demande à la déléguée de 14 ans de trancher (comment se fait-il que tous les collègues tolèrent la tyrannie disproportionnée de ce mec ? …).
Les collègues tentent de temporiser en expliquant que Océane se sent persécutée par Julien (et, honnêtement, au vu de ce que montre le film, OUI : on est clairement dans la persécution).
Puis arrive une sorte de dénouement. Leslie tente de lui parler pour s’excuser et avouer son mensonge ; elle lui explique que, pour elle aussi, la situation est très compliquée, qu’elle et sa mère sont en danger à cause de la violence du frère.
Que fait notre brave Julien ? Va-t-il lui demander d’écrire une lettre d’excuse pour que cela s’arrête ? Va-t-il enfin lui présenter aussi des excuses ? Va-t-il appeler immédiatement la CPE pour que tout soit enfin réglé et qu’il soit lavé de toute accusation ? Convoquer le chef d'établissement de toute urgence face à une mineure clairement en danger ?
NON. N’oubliez pas que Julien est con, sans aucune conscience professionnelle et doté de 0 empathie. Il la repousse, ne lui accorde aucune considération et ramène tout à lui : « Parce que tu crois que moi je suis heureux ? »
Ben non, t’es pas heureux, sombre con ! Mais c’est une enfant. Tu es un adulte !
Plutôt que de déclarer la guerre à la Terre entière, de repousser les mains tendues, de menacer tout le monde et de t’apitoyer depuis le début, agis en prof, MERDE !
Arrive la séquence finale : Julien pète un plomb. Il n’a jamais rien fait pour arranger les choses, il a laissé passer ce qui était inacceptable, sanctionné de façon arbitraire, imposé son moi-je à toute son équipe au point que tout le monde le déteste, a descendu verbalement tous ceux qui étaient en mesure de l’aider, ne s’est pas excusé une seule fois, n’a rien appris de ses erreurs.
Verdict : bon débarras !
Sur une note moins négative, il y a quand même des trucs, par-ci par-là, qui fonctionnent :
- La moquerie sur l'application Pronote.
- Le manque de solidarité des collègues et leur promptitude à faire des clans.
- La phrase du copain, qui m’a fait exploser d’un rire nerveux sur l’incompétence et le je-m’en-foutisme crasse du rectorat : « ton rectorat qui répond jamais ! »
- La collègue casse-couilles qui ne rate pas une occasion d’expliquer de façon totalement gratuite et non professionnelle, que sa pédagogie est meilleure que la tienne (dédicace à mon ex-collègue de maths).
- Le carriérisme, et souvent le je-m’en-foutisme des chefs d’établissement, donnent au film son titre : le fameux « Pas de vague ».
Car en effet, pour un bon principal, tu en as un qui n’est là que pour végéter en attendant la retraite, un autre qui n’est jamais disponible et ne règle jamais rien, et enfin le fameux principal qui minimise tout ce qu’il se passe, parce qu’il ne faudrait quand même pas que le rectorat le trouve trop strict et bloque sa mutation vers un bon collège ou lycée.
Autre point important : tous les adultes et tous les adolescents jouent bien et sont extrêmement crédibles ; le collège lui-même sonne juste (ce qui n’est pas toujours le cas dans les fictions sur les profs).
Pour le reste ? Vous connaissez la chanson maintenant : Julien est un gros con !