Un homme hagard d'une quarantaine d'années attend un train. Pas sur le quai, mais sur les rails. Après le choc fatal (éludé), le film va faire le portrait à rebours de cet homme par flash-backs successifs. Quoi de plus normal que d'avoir envie de savoir pourquoi cet homme a voulu arrêter sa vie ?
Le problème, c'est que le premier flash-back nous montre un sale type. Pas un serial killer, mais juste un sale type comme il en existe plein dans le monde et à toutes les époques. Et durant le deuxième, ce n'est pas mieux, c'est même pire. Et plus on va reculer dans le temps et plus on va le trouver abject. On ne peut pas dire que Lee ait choisi la facilité. Son "héros" est impossible à aimer. Rien n'éveille notre compassion pendant une bonne moitié du film. Et puis, il se passe quelque chose, je ne saurais pas dire à quel moment précisément. On remonte jusqu'à un Yong-ho plus sensible, plus innocent, plus désireux de vivre, capable de rêver et d'espérer. Et on sent plus nettement que tout ce qu'on a vu avant (après, chronologiquement) à abîmé ce Yang-ho originel.
En fait, le film utilise deux procédés en même temps. C'est à la fois un retour en arrière chronologique, comme le train qui recule sur ses rails entre les flash-backs ou ceux qui passent pendant les flash-backs, et c'est aussi un puzzle qui se reconstitue peu à peu, avec différent éléments essentiels qui apparaissent dans un flash-back et sont repris dans le suivant ou plus tard (le boitement du début, le grognement de Yong-ho, l'appareil-photo). C'est cette remontée dans le temps et la mise en place des différentes pièces du puzzle qui vont permettre d'en connaître un peu plus sur le passé de Yong-ho. Il ne s'agit pas de trouver des excuses à son comportement, mais d'avoir juste quelques pièces en main pour mieux le connaître. Cependant, la fin du dernier flash-back, vingt ans en arrière, ne permet pas d'éclaircir complètement le mystère. Quel mal-être fait déjà verser des larmes à ce garçon innocent, amoureux et ne rêvant que de photographier des fleurs ? Les évènements qu'il a traversés qui ont peut-être influer sur son destin et son comportement n'expliquent pas tout et c'est ce que j'aime.
Le film, en reculant et en s'arrêtant pour quelques étapes importantes dans la vie de Yong-ho permet de faire le portrait au passage de la Corée entre 1979 et 1999. Il était militaire pendant les massacres d'étudiants de la dictature, puis flic. L'innocence du jeune Yong-ho n'a pas pu y survivre, on s'en doute bien. Aucun évènement en particulier n'est le point de départ de son passage du "côté obscur". C'est un ensemble d'évènements qui a fait changer Yong-ho progressivement, flétrissant ses illusions de jeunesse, le rendant de plus en plus dur, cynique.
Certains ont eu du mal à entrer dans le film à cause de la personnalité de Yong-ho et ont même trouvé insupportable la démarche de Lee, l'accusant de vouloir excuser son "héros". Je n'ai pas senti ça du tout. A-t-on encore le droit de faire un film sur un salaud, sans être automatiquement accusé de complaisance envers lui ou même de complicité ? J'espère que oui.
A ce propos, dans la scène où Yong-ho surprend sa femme en flagrant délit d'adultère et la frappe, est-il plus salaud que l'amant qui ne bouge pas d'un pouce pendant ce temps et se barre sans broncher ? La caméra de Lee, qui s'attarde sur l'amant pendant qu'on entend les cris de la femme en hors champ, est éloquente.
De même, dans la scène difficile où Yong-ho, flic débutant, est sommé de participer comme tout le monde aux tortures policières, il est entouré d'une belle bande de salauds.
Yong-ho pourrait changer son destin à plusieurs reprises, mais il préfère fuir : il finit par quitter la police, épouse une femme qu'il n'aime pas, fuit le foyer familial, fuit ses créanciers, se suicide.
Yong-ho est un salaud, mais un salaud qui souffre de ce qu'il est, ne tire aucun plaisir des souffrances qu'il cause et se condamne lui-même à mort. Il n'est jamais fier ou heureux de ce qu'il est. Il a même honte et finit par détester ce qu'il devient (voir la scène de torture policière et la scène suivante dans le resto). Ce mal-être permanent et son suicide initial planent sur tout le film et permettent de ressentir finalement de la compassion pour cet homme.
Mais cette compassion ne serait pas aussi forte sans l'étonnant acteur principal, Sul Kyung-Gu. Il m'avait déjà beaucoup impressionnée dans "Mémoire assassine", mais je le trouve carrément fabuleux dans ce rôle ô combien difficile. Avec son regard grave et son jeu torturé, il traverse le film avec l'allure funèbre d'un condamné à mort.