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Un meurtre sans fin
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le 17 juin 2022
[Critique à lire après avoir vu le film]
Lucie et José, parents depuis peu, viennent d'emménager dans un nouvel appartement, à Clermont-Ferrand. C'est classiquement Lucie qui s'occupe du bébé, mais quand José perd son job d'illustrateur les rôles s'inversent : José se retrouve homme à la maison. La liste des injonctions à respecter est longue comme le bras, au bout duquel vient se loger un babyphone. Notre père au foyer s'en tire plutôt mieux que sa compagne qu'on découvrait le visage couvert de la purée qu'elle tentait de faire ingurgiter à sa progéniture. Les deux semblent bien s'entendre, utilisant les cinq minutes de répit que leur donne leur Antonia pour un coït vite fait - même si, interrompu, il cêde la place à un plaisir solitaire que s’offre Lucie, comiquement exprimé par ses pieds qui gigotent.
C'est sur le langage que vont se cristalliser les tensions : José, en effet, ne fait guère d'effort pour maîtriser la langue de Molière puisque sa compagne est bilingue. Notre héros est décontenancé, autant par l'environnement français qu'il ne maîtrise pas que par sa nouvelle fonction de papa poule. C'est alors qu'il va sonner chez son voisin pour lui demander de lui prêter une pelle.
Jean-Claude, incarné sans nuances par un Melvil Poupaud en roue libre, représente jusqu'à la caricature l'esprit français : arrogant, exigeant sur la langue (la prononciation qu'il reprend jusqu'à ce qu'elle soit parfaite est une idée savoureuse de l'acteur), raffiné dans ses goûts, qu'il s'agisse de vin ou de musique. Jusqu'à la moustache du franchouillard alliée au côté grand bourgeois de son intérieur. Sa passion : le jazz, musique presque aussi élitiste que le classique aujourd'hui - même si notre homme déplore le bebop pour s'en tenir aux origines, assurément plus populaires. La version originale de Petite fleur par Bechet va libérer chez José une pulsion meurtrière : la pelle qu'il était venu chercher viendra trancher le cou de Jean-Claude. Cette "petite fleur cachée" que raconte le texte en français magnifiquement chanté par Henri Salvador (beaucoup moins bien par Benjamin Biolay), c'est la difficulté pour José de s'acculturer. En tuant Jean-Claude il évacue la dimension française de son existence. Dès lors, Lucie et José peuvent vivre des soirées de bonheur, qu'il s'agisse d'un concert de l’improbable Hervé Villard (chantant avec une bande-son derrière lui : la déchéance) ou de nuits à danser et à boire.
L'ami Jean-Claude n'a pas disparu : il revient sans cesse, comme le personnage du célèbre Un jour sans fin. Petite fleur eût aussi pu être signé Quentin Dupieux, tant le trublion du cinéma français s'est spécialisé dans les boucles temporelles et la dimension absurde qu'elles engendrent. Ce Jean-Claude est un personnage ambivalent, agaçant autant qu'attachant, ange et démon. Un Christ aussi (Melvil Poupaud, dans un bonus du DVD, attire notre attention sur ses initiales JC et sur le fait qu'il ressuscite sans cesse), vers qui le très perdu José peut se retourner chaque jeudi. La sensuelle ritournelle de Bechet déclenche invariablement un geste meurtrier, sous toutes les formes qu'on peut imaginer, de la tronçonneuse au sac plastique sur le visage, en passant par le verre brisé et le fusil à lunette. Notons que Billie Holiday ne produit pas le même effet, ce qui attire l'attention sur la chanson. A la toute fin, le couple s'y mettra à deux.
Sans doute cette intrigue n'aurait-elle pas suffi à faire un long-métrage. Mitras et son co-scénariste Llinas (à qui l'on doit le marquant La flore) ont donc étoffé leur pitch. Avec une voisine Agnès qui semble n'être là que pour introduire Françoise Lebrun, la "Maud" du film de Rohmer auquel on pense spontanément dès qu'un film se situe à Clermont-Ferrand, et surtout avec un gourou joué par Sergi López. Là est le faux pas car cette seconde partie est fort poussive. Elle ne se raccorde pas suffisamment à l'intrigue principale et convainc beaucoup moins dans ses trouvailles humoristiques. Lorsque José tente d'étrangler le gourou, Lucie décide de le quitter. Seul à la maison, José se remet au dessin, ce qui lui permet d'extérioriser ses pulsions violentes puisque Jean-Claude, parti en voyage à New Orleans, ne peut plus se faire tuer. D'où les planches de crime ou de partouze, que Lucie finira par étaler sur le plancher sans répulsion. Le film s'achèvera par une ode à la routine, ode que JC aura soufflée à José : elle aura le don d'émouvoir jusqu'aux larmes Lucie. Le message manque de clarté. Peu convaincant.
Séduisant dans sa première moitié, le film de Mitras - découvert dans El presidente qui, déjà, ne rechignait pas à recourir au surnaturel - ne tient pas toutes ses promesses. L'ensemble reste malgré tout un objet cinématographique plutôt sympathique par son ton décalé et l’interprétation savoureuse du couple vedette, Daniel Hendler et Vimala Pons.
Créée
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