Saul Bass est probablement le graphiste américain le plus connu de l'histoire du cinéma, principalement en tant que créateur de quelques-uns des plus grands génériques de début et affiches de films, notamment pour Hitchcock ("Sueurs froides", "La Mort aux trousses", "Psychose"), Kubrick ("Spartacus", "Shining") ou encore Scorsese ("Les Affranchis", "Casino"). Son style est immédiatement reconnaissable et a influencé des générations d'artistes. On peut en voir l'influence chez Spielberg dans "Arrête-moi si tu peux" et "Les Aventures de Tintin", chez Pixar dans "Monstres & Cie" et "Les Indestructibles", ou encore dans la série "Mad Men", pour ne citer que quelques exemples connus.
Mais en tant que réalisateur, en dehors d'une poignée de très bons courts et moyens métrages, il n'a pourtant réalisé qu'un seul long métrage, et cet unique coup d'essai est un véritable coup de génie.
Adapté du roman "L'Empire des Fourmis" de H. G. Wells, "Phase IV" raconte l'histoire de deux chercheurs qui installent un laboratoire au beau milieu du désert de l'Arizona afin d'étudier le comportement d'une colonie de fourmis qui, à la suite d'un étrange phénomène cosmique, commence à agir de manière anormalement intelligente.
Mais contrairement à l'impression que peuvent donner le style et le ton de l'affiche du film, on est bien loin du cliché du film de monstres ou d'invasion extraterrestre des années 1950, à la "Des monstres attaquent la ville", la grande référence originelle en matière de fourmis tueuses. Ici, on est plutôt face à quelque chose d'intime et de méticuleux, de discret et de taiseux, comme une lente apocalypse insidieuse, plus intérieure qu'extérieure, et fascinante par son inquiétante beauté.
À mi-chemin entre la science-fiction, l'horreur et le style documentaire expérimental, ce film est une véritable pépite oubliée, d'une originalité qui ne le fait ressembler à aucun autre. Son esthétique est unique, avec son travail des gros plans sur la vie des fourmis, et visuellement magnifique dans ses moments les plus oniriques, presque surréalistes dans l'univers qu'ils convoquent.
Sa structure est également assez originale, organisée en "phases" d'une étude sur une potentielle invasion qui part du minuscule pour s'étendre à la Terre entière. On suit avec beaucoup d'intérêt l'évolution de la communication entre les humains et les insectes, redéfinissant au fur et à mesure le rapport de domination entre les uns et les autres, transformant ces géants observateurs en insignifiantes victimes d'un siège élaboré et perdu d'avance, et ces minuscules entités en une force insurmontable à l'intelligence insondable.
Un parfait exemple de la manière dont on peut raconter une grande histoire avec un budget... microscopique.