Dès l'ouverture, le malaise s’installe et on découvre avec un peu de gêne les coulisses derrière l’aspect clinique et épuré de la production pornographique moderne, ici en Californie. Avant même que la première scène ne commence, la caméra capte un moment clé : une jeune fille face à un téléphone portable, filmée en train de consentir à toutes les demandes d'un producteur. Thyberg montre d'emblée l'envers du décor sécuritaire de l'industrie : ce rituel n'est pas là pour protéger l'actrice, mais pour dédouaner juridiquement la production en cas de plainte future de la part de l’actrice. Le consentement y est immédiatement contractualisé, transformé en arme de défense pour les producteurs.
Ce ton réaliste se confirme lors du tournage de la première scène pornographique. À travers des gros plans oppressants sur le visage d'un acteur beaucoup plus âgé, le film capture la réalité brute du travail. Ce contraste saisissant entre le cadre prétendument "érotique" vendu à l'écran et la froideur technique, presque robotique, du plateau pose d'emblée la thèse du film : ici, le sexe est une chaîne de montage où l’on voit, hors-champ de la caméra de l’acteur, un des producteurs décaler les vêtements sur le sol à mesure que les acteurs se déshabillent.
C'est dans froideur que se niche la tragédie intime de l'héroïne. Pleasure excelle à filmer le contraste saisissant entre la dureté des tournages et le besoin continu de tendresse qui anime Bella et sa colocataire (elle ne cesse de lui répéter « Can you please love me ? »). On les voit passer leur temps à se câliner, à se serrer l'une contre l'autre, cherchant désespérément une validation affective pour compenser la désincarnation de leurs journées de travail.
La dernière partie du film met en lumière le rouage le plus destructeur de cette industrie : sa capacité à s'auto-protéger en broyant les individus. La scène pivot de l'abus, à trois hommes contre une femme dans un lieu de tournage glauque, illustre l'isolement et la détresse de Bella. Lorsque les limites physiques et psychologiques de Bella sont franchies et qu'elle tente d'alerter sur ce qu'elle vient de subir, elle se heurte instantanément au "mur de l'industrie". L'agent, pourtant censée défendre ses intérêts, fait immédiatement bloc avec ses collègues, mais aussi concurrents masculins. Au lieu d'être protégée, Bella subit un renversement de la culpabilité. On lui fait comprendre que ses doutes sont des caprices, transformant sa souffrance en un simple problème logistique à régler.
En refusant le sensationnalisme pour filmer la froideur de cette industrie, Ninja Thyberg signe une œuvre coup de poing sur le milieu de la pornographie.