There’s a new man in town, and a new eye in frown.
Revoir Pour une poignée de dollars après des années de décantation de l’esthétique Leone a quelque chose de troublant : dès les origines, tout est là.
Le western est ici à son tournant, récupéré par une nouvelle génération qui ne va plus y chercher les repères d’une mythologie fondatrice, mais y voit l’occasion de déployer une vision bien plus acerbe de notre civilisation. Quelques années avant Peckinpah, Leone instaure donc un monde violent dans lequel aucune place ne semble accordée à l’humanité.
San Miguel, ville des veuves, ville désertée de toute vie quotidienne : c’est là que débarque l’étranger, Clint Eastwood franchissant le pas de la télé vers le (très) grand écran, est désertée de ses habitants. Il y deux types de personnages chez Leone : les tireurs, et les victimes. Ceux qui restent debout et ceux qui mordent la poussière.
La trame sera donc la suivante : qui tue qui, et surtout comment : la cinématographie au service de la danse macabre permet des circonvolutions jusqu’alors inédites. Puisque tout le monde, ou presque, va mourir, Leone oppose à cette finitude un élément paradoxal, et constitutif de toute l’entreprise esthétique : la maitrise du temps. Dilaté, scindé en visuels multiples avec un attrait particulier pour le gros plan, le cinéaste joue de la tension et atteste d’une fascination grandissante pour le mal. Attentif aux sourires sadiques de ses bourreaux, étirant jusqu’à l’obscénité les massacres généralisés, il noie sous les flammes, le plomb et le sang les restes d’une civilisation condamnée dès les premières minutes.
L’homme sans nom qui déboule dans cet enfer a pour lui ce qui fait évidemment son immense supériorité : un regard acéré. La place centrale de la ville, scène de théâtre sacrificiel, sera examinée sous tous ses angles, et peu à peu vidée de ses protagonistes. Si la parole est rare, c’est que les yeux ne manquent rien : du balcon, du cercueil, à cette place stratégique entre deux camps qui s’entredévorent. Eastwood est ainsi clairement la figure du cinéaste à l’égard du monde qu’il investit : toujours capable de garder la bonne distance pour apprécier avec lucidité, dans un cadre pertinent, les ravages de cette triste comédie humaine.
Musique (pas encore de Morricone, mais la filiation avec ce qui suivra est assez évidente), dilatation, trognes d’enfer, poussière : le cadre est posé. Certes, les maladresses du débutant sont encore présentes, comme cette tendance à grossir le trait des méchants (les massacres à rallonge, les passages à tabac avec rires tonitruants un brin répétitifs), ou le recours à la caméra subjective pour les vertiges du blessé qui n’est pas du meilleur effet.
Mais la déclaration esthétique n’en est pas moins tonitruante : un cinéaste est né, un personnage avec lui, et une nouvelle ère du western sous leur joug jubilatoire.
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