D'abord, il y a les images.
Certes, la bande annonce nous y avait préparés, mais Premier Contact relève d'un très beau travail visuel. Bien entendu, sur les vaisseau eux-mêmes, sortes d'énormes galets de 500 mètres de haut, à la fois titanesques et aériens, monolithes qui, de toute évidence, ne sont pas sans rappeler ceux d'un certain film de Kubrick.
Le film est visuellement très travaillé donc. Il faut voir le jeu sur les différents écrans (écrans de télé ou d'ordinateurs, mais aussi cette vitre derrière laquelle évoluent les Heptapodes et qui ressemble furieusement à un écran de cinéma, avec sa salle obscure). Des écrans qui retransmettent les faits, mais aussi qui les déforment, qui sont à la fois des ouvertures et des fermetures. La réalisation va beaucoup jouer sur ce paradoxe de « l'ouverture fermée », on voit et on ne voit pas en même temps. Le brouillard qui nous permet de voir les créatures et nous les cache dans le même instant. Les flous si nombreux qui nous font distinguer les objets sans nous les montrer.
Du coup, le but de l'action du film est de clarifier les choses. De passer de l'autre côté de l'écran. C'est là toute la progression de Louise, qui est d'abord séparée des Heptapodes par deux écrans simultanés (celui de leur vitre, et celui de son casque). Petit à petit, étape par étape, elle va se séparer de l'un puis de l'autre, chaque écran enlevé représentant une avancée symbolique dans son trajet.
Un trajet. Il y a tout un jeu aussi, très important, sur l'espace. Le film se déroule presque exclusivement en intérieur, mais entre l'intérieur cosy de la maison de Louise, l'intérieur labyrinthique et froid des tentes militaires et l'intérieur déroutant du vaisseau, avec ses pertes de repères spatiaux, Villeneuve dresse trois ambiances différentes qui ont un rôle dans l'action.


Puis il y a les mots.
Quel pari extraordinaire ! Faire un film de linguistique appliquée, rien que ça ! Forcément, ceux qui attendent de l'Independence Day hurleront contre ce film qui leur paraîtra sans action, et pourtant !
De l'action, il y en a d'un bout à l'autre. Pas une image de ce film n'est superflue. Et l'ensemble de l’œuvre est sous tension, d'un bout à l'autre. Comme Louise, nous n'avons pas une seconde pour respirer, pour nous reposer. Film passionnant reposant sur un pari scientifique : parler et apprendre à comprendre. Une fois de plus, on sent la référence, cette fois-ci au monumental final des Rencontres du troisième type, mais le film va beaucoup plus loin.
Il pose toute une réflexion sur le langage. « C'est avec le langage que l'on commence des guerres », écrit Louise dans l'introduction d'un de ses bouquins. Et c'est là tout l'enjeu du film. Si le langage est l'instrument de la diplomatie, encore faut-il être sûr de le maîtriser, de maîtriser non seulement le mot lui-même, mais ses multiples significations possibles, ses sous-entendus, etc. Car le langage n'est pas simplement une suite de mots à connaître (ça, c'est le vocabulaire) ; le langage est l'emploi de ces mots, parfois au figuré, parfois en rapport à une référence culturelle (voir la scène où Louise essaie de traduire du mandarin)...
C'est tout cet apprentissage du langage, ce cheminement à la fois scientifique, culturel, intellectuel et sensitif, qui rend le film aussi passionnant. Et, au-delà du langage, c'est la communication (qui est l'emploi du langage) qui est rendue si essentielle et émouvante. Car Premier Contact est un film sur la communication (en cela, le titre français est peut-être meilleur que l'original, plus juste en tout cas).
Et puis, comme le dit Ian, le langage façonne le cerveau. Nous avons une certaine structure de pensée qui est liée à notre langue maternelle. Se plonger entièrement dans un langage modifie l'organisation du cerveau.


Enfin, il y a les cercles.
Cercles comme toutes les figures géométriques qui envahissent l'écran. Cercles qui nous rappellent que les mathématiques constituent un langage également, une forme de langage qui se veut universel.
Cercles qui envahissent l'histoire elle-même, puisque le film est circulaire (mais là, je n'en dirais pas plus...).


Alors, quand la qualité visuelle s'allie à l'intelligence du propos, quand la maîtrise de la caméra se mêle à l'émotion (parfois un peu forcée ? On le pardonnera aisément, vue la qualité de l'ensemble), quand le récit joue aussi bien sur la tension permanente que sur la profonde réflexive, alors nous avons un grand film.
Et Premier Contact est un grand film.

Le 11 décembre 2016

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