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La science-fiction est avant tout affaire de promesse : c’est un élan vers l’ailleurs, vers l’au-delà de ce que les limites de notre connaissance actuelle nous impose. Lorsqu’un auteur s’empare du genre, avec l’ambition de dépasser le simple décorum prétexte à une guéguerre des étoiles, c’est très souvent la voie d’accès à un questionnement philosophique d’ampleur : 2001 en est l’archétype, et avec lui le Solaris de Tarkovski. Nolan a tenté récemment, dans Interstellar, d’y inscrire ses pas, sans parvenir à éviter bien des boursouflures.

Voir Denis Villeneuve s’emparer de ce domaine ne pouvait qu’être excitant, parce qu’il a toujours su, au sein du cahier des charges dans lequel il s’inscrit, donner une place prépondérante à l’individu, et tisser habilement les liens qui unissent son intimité à des problématiques plus générales, en terme de récit comme de questionnement philosophique. C’est le cas de ses portraits de femme dans Incendies ou Sicario, qui colorent d’une émotion singulière le simple film de guerre ou de lutte contre les cartels de la drogue.

Cette primauté accordée au personnage irise tout son dernier film et le nimbe d’une aura tout à fait fascinante : le focus est fait sur Louise, mère en deuil et linguiste réputée à qui on va demander de traduire un langage extraterrestre. La totalité du récit est passée au filtre de sa perception, comme en témoigne le recours très fréquent aux longues focales, chassant les plans secondaires dans un flou très marqué. Rivé à son héroïne, le cinéaste ne laisse que peu de champ aux autres appréhensions d’un phénomène mondial : quelques flashs télévisés, une série d’écrans sous une tente, qui par ailleurs finiront par se déconnecter.

Ce parti-pris, allié au talent désormais indéniable de Villeneuve en terme de mise en scène, génère une esthétique et la construction d’une atmosphère aussi splendides qu’émouvantes. L’apparition du vaisseau dans les nuages du Montana, la matérialité du couloir minéral, la photo élégante et mate sont en parfaite harmonie avec le mystère croissant de cette arrivée. Et même si les flashs sur l’expérience maternelles semblent tout droit sortis des films de Malick, le contrepoint ne gâte en rien la partie la plus importante, plus obscure et concrète, à l’image de ces jets d’encre qui ne demandent qu’à se figer pour que la communication s’établisse.

L’autre pari est celui du rythme : la lenteur prime, particulièrement dans la première heure, où tout est à conquérir : l’espace et ses caprices gravitationnels, le son, puis l’image et le langage obscur qu’elle contient, échos assez évidents au modèle incontournable qu’est Rencontre du troisième type. Villeneuve, au diapason de son binôme linguiste et scientifique, prend son temps, et la partition du compositeur islandais Jóhann Jóhannsson les accompagne à merveille.
Certes, quelques éléments plus communs émaillent l’intrigue : un front russo-chinois un peu forcé, tout comme un fanatisme interne permettant une bombe et un compte à rebours dont on se serait bien passés. Mais ils ne parviennent pas pour autant à faire imploser cette captivante atmosphère générale.

Reste donc la question de la promesse. Le récit est double : il s’agit d’arriver à formuler une question, (what is your purpose on earth ?), mais ensuite, de la poser, et d’écouter la réponse.
A bien y réfléchir, quoi qu’on puisse reprocher au film, on finit par se demander si n’importe quelle issue n’aurait pas été de toute façon décevante.

Le motif général exhibe un peu trop ses coutures scénaristiques : l’idée d’un message à ne pas donner tout de suite, à diviser en 12 pour générer la cohésion humaine n’est pas du meilleur effet. Qu’on y ajoute la capacité à voir dans le futur et il devient carrément bancal, mais passons.
Ce qui est plus gênant, c’est qu’on se soit senti obligé de greffer sur ce beau film la mécanique stérile d’un twist à la Shyamalan, coup de téléphone dans le futur et ultimatum à l’appui. Manipuler le spectateur en lui plaçant comme des flashbacks ce qui se révélera l’inverse frise la malhonnêteté scénaristique, et surtout, n’apporte pas grand-chose au film. Quand on y songe, l’épilogue reprend clairement ses droits par rapport à cette « révélation », et l’idée d’un double deuil (amoureux et maternel) accompli à l’avance prend son sens par rapport au personnage principal, et à la lourde charge qu’est la maîtrise de ce nouveau langage. Là, l’émotion resurgit, et la dimension humaine, intimiste, s’accorde parfaitement avec les thématiques plus amples et, au sens propre du terme, extraordinaires de la science-fiction.


Il reste donc cela : une mélancolie, et la mise au jour d’une humanité qui doit résoudre le sourd dilemme du savoir combiné à l’émotion : fragile équilibre, que Villeneuve maîtrise totalement. Une image revient de façon obsessionnelle dans son film, celle du cadre : de la baie vitrée de la maison de Louise, écho à celle donnant sur les heptapodes : cette ouverture sur l’extérieur et l’autre, cette surface de partage entre l’intime et le monde, complétée géométriquement par la figure nouvelle du cercle : quand l’image vient prendre le relai du langage pour, quête suprême, formuler l’indicible.

(7.5/10)

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