Il y a des films que l'on ne voit pas venir. Des imprévus salvateurs qui obsèdent et dont l'intensité anesthésie toute velléité de critique. On s'imagine si humble et désemparé devant un Everest à gravir, croit-on avoir assez d'orgueil et de volonté pour fouler son sommet et prendre enfin la mesure de son immensité ? Premier contact peut faire l'effet d'un sommet infranchissable, si simple dans sa globalité, si dense dans chacun de ses éléments. Et une fois en haut, lorsque la vue est limpide, débarrassée du moindre obstacle, la finalité se révèle dans un murmure. L'aboutissement est un départ, le point culminant l'origine du retour. Premier contact est l'histoire d'un va et vient, un métronome filmique qui oscille entre amour et langage, deuil et renaissance.


Premier contact s'ouvre sur une baie vitrée formée de différents cadres. Louise Banks est une linguiste renommée qui enseigne à l'université. Le jour où des créatures extra-terrestres se posent sur terre, elle est désignée pour entrer en communication et connaître leur motivation. Un pitch d'une banalité toute hollywoodienne qui pourrait faire fuir si un auteur n'était pas aux commandes.
Tout le long du film, Denis Villeneuve laisse sa caméra flotter dans le sillage de Louise. Anti spectaculaire, Premier contact se concentre essentiellement sur les semaines passées dans le camp militaire où Louise Banks travaille à décoder l'idiome alien. Le cadre reste étriqué sur cette zone pour mieux se concentrer sur l'astre principal, Louise. Fragile et déterminée, elle laisse les hommes graviter autour d'elle. Satellites désemparés, ils sont fascinés par cette femme qui surmonte sa peur pour se construire et désamorcer une humanité aux élans auto destructeurs.


Premier contact se dévoile comme une quête sur le langage. Car si l'on peut croire dans un premier temps que l'avenir de l'humanité est lié à la compréhension du langage alien, il n'est en fait qu'une condition pour que l'être humain accède à nouveau à son statut pré babylonien et s'unisse dans une même langue adamique. Cette compréhension du langage amènera l'humanité à prendre conscience de son avenir et elle pourra ainsi corriger ses erreurs avant de les commettre. L'intelligence du scénario évite ainsi un des écueils de la SF, à savoir qu'une espèce bien plus évoluée que nous ne soient pas en mesure de communiquer avec nos méthodes archaïques. Villeneuve détourne donc cet enjeu pour en créer un autre plus subtil.


Au centre de cette quête, Louise sera la première à appréhender cette nouvelle forme de langage. Conçu comme une épreuve personnelle, le décodage entraînera des changements à l'échelle de l'humanité et bouleversera en profondeur la vie de Louise. A l'image du film, la symbolique utilisée par Villeneuve demeure racée et délicate. Opposée à notre langage abrupt, fait de lettres capitales aux angles acérés, écrit dans un cadre fermé, le langage des heptapodes, de forme circulaire, sans début ni fin, d'une élégance raffinée qui se nourrit à l'infini de la grâce d'une courbe. On peut imaginer aussi chacun des douze vaisseaux comme autant de tour de Babel, symbole de connaissances et d'instructions. Que dire du chiffre 12, si chargé de symbole qu'il apparaît avec force dans les trois religions monothéistes et jusqu'au panthéon grec.


Cette course au décodage est mise en scène de façon épurée, ne délaissant jamais le personnage de Louise qui va s'en nourrir. Parallèlement, la narration s'étoffe de « visions » de Louise qui enrichissent le personnage sur ses motivations, son passé, son caractère. Presque exclusivement centrées sur Louise et sa fille Hannah, elles permettent à Villeneuve de lier les deux thèmes forts de son film, la perte d'un enfant et la corrélation entre langage et perception du monde. Les scènes de « souvenirs » sont intégrées avec finesse et n'alourdissent jamais le rythme, elle contribuent à nourrir l'intrigue et à façonner le personnage de Louise. Maîtrisées, elles suivent la cohérence du paradoxe temporel et se justifient même en début de film car ce qui sera a toujours été, une cause est la conséquence de sa résultante. Ce concept de ligne de temps qui s'enroule sur elle-même n'est-elle pas à l'origine du langage extraterrestre, un ouroboros stylisé d'où jailliraient des éclats de mots.


« Le langage change la façon dont on perçoit le monde. » Cette phrase assénée par Louise gagne en force dès lors qu'elle accède enfin à la compréhension du langage alien. Une fois assimilé, ce langage « du temps » permet à Louise d'appréhender le monde de façon non linéaire, de fractionner et de réajuster des souvenirs de son avenir. Cette connaissance va aider Louise pour guider l'humanité sur la voie de la responsabilité. Apprendre des erreurs du passé mais aussi de celles du futur. Élément déclencheur de cette épiphanie, les mots d'une mourante pour son époux, général chinois aigris, encore capable de s'émouvoir et de laisser ses défenses à nu pour quelques mots d'amour. Sans pathos, sans lourdeur, un équilibre délicat entre la suggestion et l'affirmation, la mise en scène et les dialogues du film agissent telle une infusion et se répandent en douceur.


Climax émotionnel, cette scène fabuleuse où Louise, consciente de son avenir, accepte les drames futurs, qui n'effaceront jamais les joies apportées par sa fille Hannah. En filigrane, la maladie, l'aveu au père, le refus de celui-ci, ce sentiment d'avoir été trompé et floué de son avenir, de na pas avoir eu, lui, le choix. Mais quel choix magnifique !? Une souffrance déjà ressentie qui ne parvient pas à effacer des moments de grâce, le quotidien d'une mère avec son enfant, les instants d'une vie modeste mais unique. Louise, cette femme sublime, cette mère à l'abnégation fulgurante, qui place l'amour de sa fille et de l'homme au-delà de la souffrance et de la peur.

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le 13 févr. 2017

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Alyson Jensen

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